SCÈNE XI MADAME JOBIN, LE MARQUIS
MADAME JOBIN
Hé bien, monsieur, votre Languedocienne?
LE MARQUIS
Elle a eu peur. Cela est pardonnable à une femme. Vous m'avez surpris, je vous l'avoue. Je ne croyais pas que vous pussiez deviner que nous vous trompions, et je trouve cela plus étonnant que si vous nous aviez fait voir votre démon familier.
MADAME JOBIN
n sera toujours fort malaisé qu'on me trompe. Je pratique certains esprits éclairés...
LE MARQUIS
Laissons vos esprits, cela est bon à dire à des dupes. J'ai couru le monde, et je sais peut-être quelques secrets que vous seriez bien aise d'apprendre. Il est vrai que tout ce que je vous ai dit de la dame languedocienne, n'était qu'un jeu. Elle est femme d'un gentilhomme qui est venu ici pour suivre un procès, et vous avez parlé en habile devineresse, quand vous avez dit que je ne l'avais ni enlevée ni épousée. Entre nous, par où avez-vous pu le savoir ?
MADAME JOBIN
Par la même voie qui me fera découvrir, quand
je le voudrai, si ce que vous me dites présentement est vrai ou faux.
Vous voulez encore me parler de vos esprits? Est-ce avec moi qu'il faut tenir ce langage ? J'ai cherché inutilement en mille lieux ce qu'on dit que vous faites voir à bien des gens, et il y a longtemps que je suis revenu de tous ces contes. Je vous parle à cœur ouvert, faites-en de même. Avouez-moi les choses comme elles sont. Je ne suis pas homme à vous empêcher de gagner avec les sots. Chacun doit faire ses affaires en ce monde; et depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tous les personnages qu'on y joue ne le sont que pour avoir de l'argent.
MADAME JOBIN
Comment de l'argent? Pour qui donc me prenez-vous? Il n'y a point d'illusion dans ce que je fais. Je tiens ma parole à tout le monde, et je la voudrais tenir an diable, si je lui avais promis quelque chose.
LE MARQUIS
Je le crois. Il faut bien tenir parole aux honnêtes gens. Mais, encore un coup, madame Jobin, avouez-moi que votre plus grande science est de savoir bien tromper. Je vous en estimerai encore davantage. Je louerai votre esprit, et si vous me voulez apprendre vos tours d'adresse, je vous les paierai mieux que ne font les faibles à qui vous faites peur par là.
MADAME JOBIN
C'est trop m'insulter, gardez de vous en trouver mal. Je n'ai aucun dessein de vous nuire ; mais on pourrait prendre ici mon parti, et quoique vous ne voyiez personne, on vous entend.
LE MARQUIS
Vous parlez à un homme assez intrépide. Je me moque de tous vos diables. Faites-les paraître, je les mettrai peut-être bien à la raison. (la detineresMe paratt en furie, marche avec précipiiathn^ regaréi en haut et en ba$, marmotte quelqueê paroles, aprée quoi m entend ie tonnerre et on voit de grandi éclairs dans la cAfUtnée,) Quelle bagatelle ! Je ferai tonner aussi quand il me plaira. Mais il me sembleque j'ai vu tomber quelque chose. Encore? Un bras et une cuisse?
MADAME JOBIN
Il faut voir le reste.
LE MARQUIS
Je le verrai sans trembler.
(Les autres parties du corps tombent par la ckeminée,) MADAME JOBIN.
Peut-être. De plus hardis que vous ont eu peur. D'où vient ce silence? Vous êtes tout interdit.
LE MARQUIS
Je ne m'étais pas attendu à cette horreur. Un corps par morceaux. Assassine-t-on ici les gens ?
MADAME JOBUf.
Si vous m'en croyez, monsieur, vous sortirez.
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îar riT^ ^^joianent. et U cmjoj- ma/rcAe
LA DEVINERESSE, ACTE IV, SCÈNE I
LE MARQUIS
Moi, sortir ?
MADAME JOBIN
Ne le cachez point. Vous voilà ému.
LE MARQUIS
J*ai un peu d*émotion, je vous le confesse ; mais elle ne m'est causée que parle malheur de ce misérable.
MADAUE JOBIN.
Puisque son malheur vous touche tant, je veux lui rendre la vie. {EUe fait signe de la main. Le tonnerre et Ui éelairt redoublenty et pendant ce tempe les parties du corps s'approchent^ se rejoignent, le corps se lêvê^ marche et vient jusqu'au milieu du théâtre,) Vous reculez. Vous baissez les yeux. Vous vous faites une honte de me dire que vous avez peur. Je veux oublier que vous m'avez insultée, et faire finir la frayeur où je vous vois. (Elle parle au corps dont les parties se sont jointes,) Retournez au lieu d'où vous venez, et remettez-vous dans le même état où vous étiez avant le commandement que je vous ai fai t de paraître.
{le corps s*abtme dans le milieu du théâtre,) LE MARQUIS.
OÙ donc est tout ce que j'ai vu? Il me semble qu'un homme a fait quelques pas vers moi, je serais bien aise de lui parler. Qu'est-il devenu?
MADAME JOBIN
La voix vous tremble I Vous m'aviez bien ditque vous étiez intrépide.
LE MARQUIS
J'ai vu des choses assez extraordinaires pour en avoir un peu de surprise; mais pour de la peur, vous me faites tort si vous le croyez.
MADAME JOBIN
Vous avez pourtant changé de visage plus d'une fois. Que serait-ce si je vous avais fait voir ce que vous avez tant cherché inutilement?
LE MARQUIS
Je vous donne cent pistoles, si vous le faites.
Vous en mourriez de frayeur.
LE MARQUIS
Je ne me dédis point de cent pistoles. Si vous pouvez me montrer le diable, je dirai que vous êtes la plus habile femme du monde.
MADAME JOBIN
Revenez demain, et fai tes provision de fermeté.
LE MARQUIS
Quoi, c'est tout de bon I
MADAME JOBIN
C'est tout de bon. Nousverrons si vous soutiendrez sa vue. Viendrez-vous?
LE MARQUIS
Si je viendrai ? Oui. Mais répondez-moi que ma vie sera en sûreté.
MADAME JOBIN
Elle y sera, pourvu que la peur ne vous l'ôte pas.
LE MARQUIS
Ne puis-je amener personne avec moi?
MADAME JOBIN
Non, il faudra que vous soyez seul.
LE MARQUIS
Adieu, madame, voUs aurez demain demes nouvelles.
MADAME JOBIN, Seute,
Il y pensera plus d'une fois. S'il vient, il n'est hardi qu'en paroles, et puisqu'il a déjà tremblé du corps par morceaux, le diable que je prétends lui montrer le fera trembler bien autrement.