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SCÈNE I LE FINANCIER, LE MARQUIS

LE FINANCIER

Quoi, monsieur le marquis, on vous trouve ici ?

LE MARQUIS

Pourquoi vous en étonner? Vous y venez, tout le monde y vient, et j'y viens aussi.

LE FINANCIER

Je suis trop votre serviteur pour ne vous pas dire ce que je sais. Vous venez chercher la plus grande coquine qui soit au monde. Elle ne sait que tromper ; et si je vous avais dit tous les tours qu'elle m'a faits...

LE MARQUIS

Comment? Et oti en publie tant de merveilles!

LE FINANCIER

Oui, des dupes comme je l'ai été jusqu'à aujourd'hui; mais m'en voilà revenu, elle ne m'attrapera de sa vie. Elle est en ville, je l'attends ici. Si vous avez la patience de demeurer, vous m'entendrez dire de belles choses.

Elle vous a donc fait de terribles pièces?

LE FINANCIER

Voici la dernière, il n'y a plus de retour. Un financier comme moi, était un assez bon oiseau à plumer; il lui fâchera de m'avoir perdu.

LE MARQUIS

Il vous en a coûté quelques pistoles ?

LE FINANCIER

Ne paie-t-on pas partout le droit de consultation? Je m'étais mis en tête de me marier, et sur quelque chose que je lui demandais un jour làdessus, elle s'offrit à me faire voir la personne que j'épouserais. Elle me donna heure au lendemain, et prit ce temps pour je ne sais quelles conjurations qu'elle avait à faire.

LA DEVINERESSE, ACTE IV, SCÈNE I

LB MARQUIS

Autre droit pour les conjurations?

LE FINANCIER

Le lendemain, je ne manquai pointa venir chez elle. Je lui laissai marmotter quelques paroles, après quoi on tira un rideau ^ui couvrait un grand miroir. Je vis paraître aussitôt une grande femme en habit modeste. Elle était jeune, brune, e(d*une beauté qui m'éblouit. Voilà, médit la devineresse, la personne que vous épouserez. Vous jugez bien que j'examinai attentivement tous ses traits. Il y avait un grand cabinet que la belle ouvrit. Elle en tira cinq ou six sacs d'écriture, et un moment après elle disparut.

LE MARQUIS

Quoi, vous vîtes effectivement...

LK FINANCIER

Je ne vous puis dire comment cela s'est fait; mais je ne vous dis rien que je n'aie vu. Je sortis charpié de la belle brune. Je l'avais sans cesse devant les yeux , et je la cherchai partout pendant quinze jours. Enûn, étant à l'amphithéâtre de l'Opéra, dans le temps qu'on commençait le prologue, deux femmes vinrent se placer auprès de moi. L'une était masquée, et l'autre n'avait la mine que d'une suivante. Cette première me parut si surprise de voir jouer la comédie en chantant, que je lui demandai si elle n'avait jamais vu d'opéra. Elle me dit qu'elle était une dame de province, venue depuis quatre jours à Paris pour un procès que la mort de son mari lui avait laissé. Ce mot de procès me fit songer à la belle brune qui avait tiré tant de papiers de son cabinet. C'était elle-même. Elle ôta son masque, et je vis les mêmes traits qui m'avaient frappé dans le miroir. Je fis si bien, qu'elle me permit de la ramener. Elle logeait en chambre garnie , où elle me dit que je serais le seul qu'elle recevrait. J'allai trouver la Jobin, transporté de joie. Je l'obligeai de conjurer ses esprits, pour savoir qui était la dame. On me répondit que c'était une personne très riche, dont je gagnerais le cœur par quelques soins obligeants. Je n'épargnai rien , tant j'avais l'amour en tète. Je parlai de mariage ; on m'écouta, et la chose fut remise après le procès vidé, et un voyage que je devais faire sur les lieux avec la dame. Cependant je ne manquais point à consulter tous les jours l'adroite Jobin ; et tous les jours, par le moyen de son esprit familier, j'apprenais et j'allais dire à la dame ce qu'elle pensait de plus secret. On me demandait si j'étais magicien, et cela me faisait regarder la devineresse comme un oracle. Ce fut par la voie de ce prétendu esprit que je découvris qu'un peu de chagrin que la belle brune m'avait fait paraître un jour, venait du retardement d'une lettre de change de deux cents louis. Rien ne coûte quand on est bien amoureux. Je les laissai le soir sur la table de la dame dans une bourse, avec un billet qui faisait

connaître que j'avais deviné son emban*as. Grande surprise de me voir si grand devineur. On trouva mes manières fort honnêtes, et la lettre de change étant arrivée quatre jours après, on me força de reprendre mes deux cents louis.

LE MARQUIS

De quoi donc vous plaignez-vous?

LE FINANCIER

C'était une adresse pour faire grossir la somme. En effet, ayant appris il y a six jours par le démon ordinaire de la Jobin, qu'il ne tenait qu'à deux mille écus payés comptant, que le différend qui faisait plaider la dame, ne s'accommodât à son avantage, je lui portai les deux mille écus. Elle fit quelques façons pour les accepter, me dit qu'elle avait écrit à ses receveurs, qui les enverraient avant qu'il fût peu, et enfin elle se laissa vaincre à mes prières. Je ne parle point de quantité de petits présents gracieusement reçus. Je croyais trouver trente mille livres de rente avec une belle personne. Qui aurait fait moins?

LE MARQUIS

Je vois lé dénouement de la pièce. La dame aura décampé.

LE FINANCIER

Voilà l'affaire. Je viens de chez elle. On m'a dit qu'elle était partie de fort grand matin pour la province, et on m'en a donné ce billet. Lisez.

LE MARQUIS, Ht,

« Vivez aussi satisfait que je pars contente. Grâce à vous, j'ai accommodé avec mes parties, et n'ayant plus ici de procès, je vais voir si mes terres sont en bon état. Je ne vous dis point ni quand je vous rendrai vos deux mille écus, ni quand je viendrai vous épouser. Qu'a-t-on à dire à un homme qui devine tout? »

LE FINANCIER

A un homme qui devine tout, morbleu!

LE MARQUIS

La pièce est forte.

LE FINANCIER

Elle est sanglante. Jugez de la science de la Jobin, qui assurément avait attitré une friponne pour me duper. Je vai§ lui apprendre...

LE MARQUIS

Ne vous hâtez point. Elle pourrait dire que ce que vous lui reprocheriez ne serait qu'un conte. Je viens ici pour une épreuve de diablerie où je suis fort sûr de l'attraper et cela, joint avec la dame plaideuse, fera un effet admirable pour vous et pour moi.

LE FINANCIER

Je crois que tout ce qu'elle fait voir de surnaturel n'est qu'artifice. Mais, je vous l'avoue, j*ai vu des choses qui m'ont fait peur, et je ne sais si...

J'ai quelque intrépidité là-dessus. Elle me donna

LA DEVINERESSE, ACTE IV, SCÈNE lU.

hier le dîvertissemeat d'un corps coupé par morceaux.

LE FINANCIER

Le divertissement est beau.

LB MARQUIS

> Je fis semblant d'avoir peur, pour Tenhardir à me monlrer davantage, et en feignant de détourner la vue de dessus le corps, j'en observais tous les mouvements. Les parties se rejoignirent, et le corps marcha. Le tour est adroit, et je ne le comprends pas bien. La frayeur que j'en montrai l'engagea à me promettre qu'elle me ferait voir aujourd'hui le diable. Je feindrai encore de trembler, afin qu'il avance, car j'ai remarqué un certain trou où je veux empêcher qu'il ne s'abîme. Si je le puis une fois tenir au collet, il faudra qu'il chante. C'est pour cela que vous me trouvez ici. Ne paraissez point, je vous en conjure, que je n'aie fait ce que je vous dis.

LB FINANCIER

Je me retire, puisque c'est vous obliger; mais au moins mes deux mille écus...

LE MARQUIS

Ils sont fort en sûreté, vous en avez la quittance.

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