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SCÈNE IX MADAME JOBIN, LA GIRAUDIÈRE

MADAME JOBIN

Monsieur de la Giraudière, me venir voir encore aujourd'hui?

LA GIRAUDIÈRE.

Madame Jobin, je suis converti. Mes pistolets retrouvés m'ont fait croire tout ce que je ne croyais point de vous, et l'on ne me saurait faire plus de plaisir que de m'en dire du bien.

MADAME JOBIN

Voilà un grand changement.

LA GIRAUDIÈRE.

Comment diable ! J'apprends tous les jours des choses qui me font voir que vous êtes la plus habile de toutes les femmes. Vous vîtes hier une Languedocienne?

MADAME JOBIN

Oui, qui croyait me duper par une histoire d'enlèvement.

LA GIRAUDIÈRE.

Rien n'est plus surnaturel que d'avoir découvert la tromperie. Avez-vous su qui c'était?

MADAME JOBIN

L'Esprit que j'allai consulter sur sa fausse histoire, me l'aurait appris si j'eusse voulu; mais que m'importait de le savoir?

LA GIRAUDIÉRB.

C'élail la comtesse d*Astragon.

MADAME JOBIN

Quoi? Je lui dis les choses comme son amie, et et elle se défie de moi?

LA GIRAUDIÉRB.

Elle est bien éloignée de s'en défier, mais un peu de complaisance pour son amant..

MADAME JOBIN

Qu'elle l'épouse, je ne lui en parlerai jamais. Je sais pourtant bien ce qui en arrivera.

LA DEVINERESSE, ACTE IV, SCÈNE VIII

LA GIRAUDlèRB.

Elle est résolue à n*en rien faire; et pour vous le témoigner, je dois tantôt l'aller prendre pour raccompagner ici.

MADAME JOBIIf.

Qu*a-t-elle à y faire.

LA GIRAUDIBRE.

Elle veut vous demander un secret pour oublier le marquis.

MADAME JOBIN

Si elle vient pour cela, je n*ai rien à dire. Il faut la servir.

LA GIRAUDIÈRE.

Il m'a raillé sur mes pistolets, j'aurai une joie qu'on le puisse chagriner... Mais, ma chère madame Jobin, à présent que me voilà convaincu de ce que vous savez, j'ai aussi quelque chose à vous demander pour moi.

MADAME JOBIN

Qu'y a-t-il?

LA GIRAUDIÉRE.

Je suis un bon gros garçon qui aime la joie. Rien n'y est si contraire que l'attachement, et ce que je voudrais, c'est que vous me donnassiez un secret pour être aimé de toutes les femmes que je trouverais aimables. Naturellement, je suis le plus inconstant de tous les hommes. Ne m'en blâmez point, c'est le moyen de n'avoir jamais à soupirer. A le bien prendre, y a-t-il une vie plus misérable que celle d'un amant constant? Pour bien connaître l'amour, il faut aimer tout, les belles et les agréables, les grandes et les petites, les grasses et les maigres, les brunes et les blondes, les enjouées et les tristes ; elles ont toutes quelque chose de différent dans leurs manières d'aimer, et c'est cette différence qui empêche qu'on ne s'ennuie en aimant.

MADAME JOBIN

Vous êtes d'assez bon goût.

LA GIRAUDIÉRE.

J'ai la pratique, et connais les femmes. Il en est qui n'aiment point par fierté, ne voulant pas qu'aucun homme au monde puisse dire qu'il ait de l'avantage sur elles. Il y en a d'insensibles par nature. Il y en a que rien ne peut faire changer, quand elles ont une fois donné leur cœur. D'autres ont des aversions naturelles pour l'amant ou pour l'amour; et comme la gloire de se faire aimer de toutes ces sortes de femmes est d'autant grande que la chose parait impossible, c'est pour cela que je vous demande un secret.

Je ne veux pas vous dire que je n'en ai point; mais comme je ne puis lui donner une entière force sans conjurer les esprits les plus difficiles à gagner, cela ne se fait pas tout en un jour, et vous ne vous apercevrez peut-être de plus de six mois que j'aie obtenu pour vous ce que vous m'engagez à demander.

LA GIRAUDiéRE.

Mais dans six mois m'assurez-vous que je me ferai aimer de toutes les femmes qui me plairont?

MADAME JOBIN

Je vous en assure, et même dès aujourd'hui je pourrais vous faire voir quelques-unes de celles dont vous voudrez être aimé.

LA GIRAUDIBRE.

Et je vous en prie.

MADAME JOBIN

Ce qui m'embarrasse, c'est que les esprits qu'il faut que j'emploie sont commis à la garde d'un trésor, où ils voudront peut-être que vous mettiez quelque grande somme.

LA GIRAUDIÉRE.

Si soixante ou quatre-vingts louis que j'ai dans ma bourse les accommodent, ils sont à eux.

MADAME JOBIN

S'ils n'y songent point, à la bonne heure. Je voudrais ne vous faire rien coûter.

LA GIRAUDIÉRE.

Vous vous moquez. J'ai du bien, et on me voit faire une assez belle dépense pour mes plaisirs. Travaillez pour moi, je n'aurai point regret à ma bourse.

MADAME JOBIN

Vous verrez des choses qui vous surprendront; mais comme elles ne seront pas tout à fait terribles, je crois que vous aurez le cœur assez ferme...

LA GIRAUDIKHE.

C'est mon affaire ; si je m'effraie, tant pis pour moi.

MADAME JOBIN

Demeurez ici. J'entre là dedans pour faire une première conjuration, où je ne reçois jamais personne. Je reviens dans un moment.

LA GIRAUDIÉRE, SeuL

Après avoir traité si longtemps de dupes, tous ceux qui voyaient madame Jobin, me rendrais-je bien moi-même sa dupe ? L'argent demandé pour ses diables du trésor, me fait craindre quelque tour d'adresse. Il faut voir, ne fût-ce que par curiosité. Mes pistolets, et la fausse Languedocienne découverte, sont des choses qui doivent me persuader. J'ai de bons yeux, quitte à ne me vanter de rien, si elle me trompe.

MADAME JOBIN

J'ai fait l'invocation la plus nécessaire et l'obscurité va régner ici.

{Une nuit parait,)

LA GIRAUDIÉRE.

Qu'est ceci ?

Vous avez peur ?

LA GIRAUDIÉRE.

Point du tout. Mais je ne serais pas fâché de voir clair.

LA DEVINERESSE, ACTE V, SCÈNE I

MADAME JOBIN

Voici la lune. Gomme elle nous prête sa clarté pour tous nos mystères, il faut qu'elle la continue ici, pendant que je vais conjurer Tenfer de faire paraître le bouc.

LA GIRAUDI ÈRE, voyan/ paraître une figure de bouc.

Je sais quMl est en vénération parmi vous.

MADAME JOBIN

G*est assez qu*il ait paru. Vous allez voir cinq ou six du nombre des belles qui vous aimeront. (Elle prononce un mot inconnu^ et il passe une figure de caprice,) Ce n*est pas là ce que je demande. ( Un démon parait avec une bourse ouverte.) Vous VOycz pourquoi ils se font prier. Je voulais vous épargner votre argent, mais...

LA GIRAUDIËRB.

Cette bourse ouverte est un langage significatif. Vous savez que je leur avais destiné la mienne. La voilà.

MADAME JOBIN

Donnez, ils ne la prendraient pas de votre main. (Une autre figure parait ici ayant une épée à ses pieds,) Par Tépée que celui-ci vous montre sous ses pieds, il vous avertit d'ôter la vôtre. J'avais oublié de vous dire qu'on ne parait jamais devant eux Tépée au côté.

IJi GIRAUDIÈRE.

Oter mon épée ? Ce genre de respect est assez nouveau.

MADAME JOBIN

Donnez-la-moi, je VOUS en rendrai bon compte.

LA GIRAUDIÈRE.

Volontiers; aussi bien elle me serait assez inutile contre des esprits. Sont-ils contents?

MADAME JOBIN

Oui, et vous allez voir quelques maltresses que vous aurez. Les figures qui les suivront vous en feront si clairement connaître l'humeur, que je n'aurai rien à vous en dire. Regardez. (Plusieurs figures de femmes paraissent ici Vune après Vautre,)

LA GIRAUDIÈRE.

Voilà une belle femme et qui ne manque pas d'embonpoint. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, la table qui vient après elle est bien garnie. Cela marque que la bonne chère ne lui déplait pas. Tant mieux, nous ferons de bons repas ensemble. Cette autre assez belle, quoique un peu maigre, ne se trouverait pas mal de ce que la première a de trop. Elle doit être d'un tempérament colère. Ce lion le marque.

MADAME JOBIN

Je vous avais bien dit que vous pourriez vous instruire par vous-même.

LA GIRAUDIÈRE.

Que je suis charmé de cette bruuel Je pense que je serai un peu moins inconstant pour elle que pour les autres. L'Amour qui la suit fait voir qu'elle saura bien aimer. C'est l'ordinaire des brunes, elles aiment presque toujours fortement.

En voici une que je crois délicieuse. Elle est toute jeune. Les fleurs lui plaisent. Il faudra lui envoyer des bouquets. Que d'instruments ! Je vois bien que la musique est son charme. Tant mieux, j'aime l'Opéra; nous irons souvent ensemble.

MADAME JOBIN

Et cette blonde ? qu'en dites-vous ?

LA GIRAUDIÈRE.

Elle est d'une beauté surprenante. Que j'aurai de joie de m'en voir aimé ! Mais ce ne sera pas pour longtemps; ce moulina vent me la peint légère.

MADAME JOBIN

Ce caractère vous fait-il peur t

LA GIRAUDIÈRE.

Pas tout à fait. Rien n'est fâcheux à un inconstant.

Mon génie qui parait, m'avertit qu'il n'y a plus rien à savoir pour moi d'aujourd'hui. Voilà votre épée que je vous rends.

LA GIRAUDIÈRE.

J'ai vu d'agréables apparitions, car je ne crois pas que vous prétendiez me faire passer cela pour autre chose.

MADAME JOBIN

Êtes-vous content ?

LA GIRAUDIÈRE.

Je suis tout plein de ce qui a passé devant moi. Adieu, je vais dire encore merveilles de vous à notre comtesse. Je vous l'amène tantôt.

MADAME JOBIN, seule.

La dame jalouse n'a qu'à me compter ses trois cents louis. Tout me favorise dans ce que j'ai entrepris pour elle. Le marquis épouvanté, la comtesse résolue à l'oublier, et LaGiraudière entêté de mon savoir! Qui en aurait tant espéré tout à la fois? Je suis fort trompée si le marquis a l'assurance de revenir. Mais n'importe. Ne laissons pas de tenir le diable tout prêt.

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