SCÈNE II M. DE TROUFIGNAC, MADAME JOBLN
MADAME JOBIN
Que demandez- VOUS, monsieur?
M. DE TROUFIGNAC.
MADAME JOBIN
C'est moi qui suis madame Jobin.
M. DE TROUFIGNAC.
Je viens à vous bien déconforté.
MADAME JOBIN
Je remédie à bien des malheurs.
M. DE TROUFIGNAC
On me l'a dit. Voyez-vous, je suis noble de bien des races dans le Périgord; mais c'est que je me suis marié depuis un an. J'avais pris pour rien la fille d'un vieux procureur du bourg qui est bien gentille, afin qu'elle fît tout comme je l'entendrais, et quand c'a été fait, elle m'a dit qu'elle ne m'avait pris que pour faire bonne chère, et se divertir. Elle va à la chasse, et tire un fusil des plus hardiment.
MADAME JOBIN
Il n'y a pas de mal à cela.
M. DE TROUFIGNAC
Non, mais elle a été à la chasse de quelques pistoles que j'avais eu bien de la peine à amasser, et elle m'en a emporté un bon sac tout plein. J'ai fait aller après elle. On l'avait vue sur le chemin de Paris habillée en homme. J'y suis venu, et je la vis dans les rues il y a deux jours avec un justaucorps et des plumes. Je mis vite ma casaque sur mon nez, afin qu'elle ne me vit pas. Je la voulais suivre, mais il vint tant de carrosses à la tpaverse, que je ne la vis plus.
Vous l'eussiez arrêtée sans les carrosses?
M. DE TROUFIGNAC
Je n'eusse eu garde. Elle eût mis l'épée à la main tout comme un homme.
MADAME JOBIN
C'est-à-dire que vous craignez d'en être battu?
M. DE TROUFIGNAC
Non pas, mais je voudrais bien que les choses se fissent avec douceur. Or ne pourriez-vous pas bien la faire venir chez vous par quelque charme, et lui en donner un autre après cela, afin qu'elle pûtm'aimer?
MADAME JOBIN
Pour la faire venir chez moi, quand elle serait môme dans le fond du Périgord, je le ferai très facilement. Mais il faut bien de la cérémonie à changer le cœur des femmes, et j'ai besoin de temps pour cela.
M. DE TROUFIGNAC
J'aurai patience.
MADAME JOBIN
Puisque cela est, donnez-moi sept pièces d'or pour les offrir à l'esprit qui m'amènera votre femme.
M. DE TROUFIGNAC
Sept pièces I ne serait-ce pointassez de quatre?
MADAME JOBIN
Est-ce que vous ne savez pas que le nombre de sept est mystérieux ?
LA DEVINERESSE, ACTE V, SCÈNE UI
t M. DE TROUFIGNAC.
Je n*y pensais pas. Faites donc bien, voilà les sept pièces.
MADAME JOBIN
Pour montrer que vous consentez au charme, soufflez trois fois là-dessus. Plus fort. Encore plus fort. Revenez dans quatre jours. Je vous dirai en quel état seront vos affaires, et quand j*aurai fait venir votre femme, je lui ferai avaler d*un certain breuvage.
M. DE TROUFIGNAC.
Faites-lui en avaler en quantité, j'en ai bon besoin.
MADAME JOBIN
Je connaîtrai ce qu'il lui en faut. {Seule,) C'est autant de pris. Quand il reviendra, j'inventerai quelque conte qui l'obligera peut-être à ouvrir encore sa bourse. Combien de sots me rendent savante en dépit de moi 1
M. DE TROUFIGNAC, revenant.
Ah, madame !
Qu'est-ce?
M. DE TROUFIGNAC.
Que vous êtes habile ! Le charme que vous venez de faire a opéré. J'ai aperçu ma femme làbas, qui parle à votre servante.
MADAME JOBIN
J'étais bien certaine qu'elle viendrait ; mais il ne faut pas vous laisser voir, cela détruirait le charme.
M. DE TROUFIGNAC.
Je serais bien fâché qu'elle m'eût vu.
MADAME JOBIN
Holà. Conduisez monsieur, et le faites sortir par la porte de derrière. (Seule,) Le hasard fait des merveilles pour moi. S'il continue à me favoriser autant qu'il fait depuis quelque temps, je n'aurai plus besoin d'espions.