SCÈNE III MADAME DE TROUFIGNAC, MADAME JOBIN
MADAME DE TROUFIGNAC.
De la manière qu'on m'a dépeint madame Jobin , ce doit être elle que je trouve ici.
MADAME JOBIN
Vous la voyez elle-même.
MADAME DE TROUFIGNAC.
J'ai de grandes choses à vous demander.
Que refuse-t-on à un aussi beau cavalier que vous?
MADAME DE TROUFIGNAC.
Je ne sais si vous prétendez railler; mais de vous à moi, j'ai quelques bonnes fortunes, et de la nature de celles dont beaucoup de gens se tiendraient heureux.
MADAME JOBIN
Je ne doute pas que vous n'en sachiez profiter.
MADAME DE TROUFIGNAC.
J'en profite ; mais ce n'est pas tout à fait comme je voudrais. Il y a un petit obstacle, et je viens voir si vous le pourrez lever.
MADAME JOBIN
Ce que vous me dites est bien général.
MADAME DE TROUFIGNAC
Voici le particulier. Je vois les belles ; il n'y a rien en cela de surprenant à mon âge. Entre quatre ou cinq dont je ne suis pas haï, il y en a une, maîtresse d'elle, et riche, dit-on, de cent mille écus.
MADAME JOBIN
J'entends. Vous auriez besoin d*un charme pour la faire consentir à vous épouser.
^ MADAME- DB TROUFIGNAC.
Elle ne demanderait peut-être pas mieux non plus que moi. Elle est belle, a de l'esprit, et nous paraissons assez le fait l'un de l'autre;... mais...
MADAME JOBIN
Hé bien?
MADAME DE TROUFIGNAC
C'est là le diable. Si vous devinez ce mais, je croirai que ce que je voudrais qui fût fait pour moi, n'est pas impossible. Voilà ma main.
MADAME JOBIN
Les connaissances qu'on a par là sont trop imparfaites. J'apprendrai plus en faisant votre figure. II faut me dire en quel jour vous êtes née.
MADAME DE TROUFIGNAC.
Le quinzième de novembre.
MADAME JOBIN, feignant de tracer dei figures sur ses tablettes.
La première lettre de votre nom?
MADAME DE TROUFIGNAC.
Une.
MADAME JOBIN
De votre surnom?
MADAME DE TROUnONAC.
Unes.
MADAME JOBIN
Mon beau cavalier, de quelque belle que vous soyez amoureux, venez à moi, il n'y a point de faveurs que je ne vous en fasse obtenir.
MADAME DE TROUFIGNAC
Et par quel secret?
MADAME JOBIN
Les cent mille écus ne sont point pour vous, vous êtes femme.
MADAME DE TROUFIGNAC.
J'aime assez cela. Parce que je n'ai encore que du poil follet, je suis femme. En est-ce là l'air? Voyez ce chapeau, cette manière de tirer l'épée.
MADAME JOBIN
Vous avez la meilleure grâce du monde à tout cela; mais vous êtes femme.
LA DEVINERESSE, ACTE V, SCÈNE IV
MADAME DB TROUFIGNAC.
Voire figure n*a pas bien été.
MADAME JOBIN, continuant à tracer quelque figure sur set tablettes»
Je vous ea dirai davantage en Tactievant. Vous êtes mariée depuis un an. L'homme que vous avez épousé est fort campagnard. Vous ne l'aimez point, quoiqu'il vous ait prise pour rien. Il ne sait ce que vous êtes devenue, et vous lui avez emporté tout ce que vous avez pu d'argent.
MADAME DB TROUFIGNAC.
Voilà ce qu'il faut que le diable vous ait révélé ; car sans nulle exception, personne ne sait rien ici de mes affaires. Je loge chez une bonne dame qui me fait passer pour son neveu. Je lui ai seulement découvert que j'étais fille; mais tout le reste lui est inconnu.
MADAME JOBIN
Êtes-vous content sur votre mais?
MADAME DB TROUFIGNAC.
Je tombe des nues, je vous le confesse. Je ne m'étonne plus si tant de gens vous metlent si haut. Ils me vont avoir de leur parti. Que de merveilles je dirai de vous!
MADAME JOBIN
Je fais des choses qui méritent un peu plus d'étonnement que de vous avoir dit des bagatelles.
MADAME DE TROUFIGNAC.
Je croîs que vous pouvez tout, madame Jobin, faites-moi homme.
MADAME JOBIN
Que je vous fasse homme?
MADAME DB TROUFIGNAC
Vous en viendrez à bout, si vous le voulez, je vous paierai bien.
M ADAM K J0BIN
Les cent mille écus vous touchent le cœur?
MADAME DE TROUFIGNAC.
Je hais mon mal bâti de mari, et si j'étais homme, j'en serais défaite. D'un autre cêté il me semble que je ne ferais point mal mes affaires auprès des belles. Je ne sais si cet habit me rend plus hardie à leur en conter, mais elles m'écoutent avec assez de plaisir, et j'enrage de me voirions les jours en si beau chemin pour demeurer court. La condition des femmes est trop malheureuse. La cape et l'épée, et faites-moi homme. Aussi bien je n'ai pas envie d'en quitter l'habit.
MADAME JOBIN
Je vous écoute pour rire avec vous, car vous êtes trop éclairée pour me parler sérieusement.
MADAME DB TROUFIGNAC.
C*est de mon plus grand sérieux, et je vous jure que de tout mon cœur je voudrais devenir homme.
MADAME JOBIN
Je n'en doute pas. Il y en a bien d'autres qui
le voudraient comme vous. Que je serais riche avec un pareil secret!
MADAME DE TROUFIGNAC.
Puisque vous avez découvert ce qui n'est ici à la connaissance de qui que ce soit, rien ne vous saurait être impossible. Je suis enchantée de votre science.
MADAME JOBIN
Quand vous voudrez l'employer pour apaiser la colère de votre mari...
MADAME DE TROUFIGNAC.
Il enrage plus d'avoir perdu ses pistoles que sa femme.
MADAMB JOBIN.
Écoutez, Vous n'avez point de meilleur parti à prendre que de vous remettre bien avec lui. Ferez-vous toujours la libertine! Si vous lui voulez donner plus de satisfaction que vous n'avez fait, j'ai une poudre qui le rendra plus amoureux de vous que jamais.
MADAME DE TROUFIGNAC.
Je ne manque point encore d'argent. Quand cela sera, nous en parlerons. Jusque-là je me servirai des privilèges de cet habit, il me fait mener la vie du monde la plus agréable, et je n'y renoncerai qu'à l'extrémité. Adieu, madame Jobin, je ne vous donne rien aujourd'hui, nous nous reverrons plus d'une fois.
MADAME JOBIN
Adieu, mon beau cavalier. Prenez garde à ne vous point trop risquer avec les belles. Il y a des pas dangereux pour vous.
MADAME DE TROUFIGNAC.
• On se tire de tout quand on n'est point bête.
MADAME JOBIN, seule.
Voilà une des plus plaisantes rencontres que j'ai encore eues depuis que je me mêle de deviner. Le mari et la femme dans le môme temps!