BRADAMANTE, ACTE II, SCÈNE V
Ce n'est qu*au seul Roger qu'on me verra souffrir La gloire de me vaincre et de me conquérir; De mon cœur à lui seuJ le choix m'a destinée. Cependant ce Roger m'avait abandonnée; Et peut-être il voudrait que Léon aujourd'hui, Devenu mon vainqueur, me forçât d'être à lui. Peut-être un autre amour qu'il voudrait satisfaire, Lui ferait de ma perte une peine légère. Du moins, lorsqu'il revient, un changement fatal Fait que je le retrouve ami de son rival.
ROGER
Le ciel m'en est témoin, touché de voire peine. Je n'ai cherché Léon que pour suivre ma haine. Armé contre ses jours, mes plus ardents désirs Étaient de l'immoler à vos tristes soupirs ; Mais ai-je pu garder une si noire envie, Lorsq n'ouvrant ma prison, il m'a sauvé la vie? Sous ce rare bienfait qui fit Irembler ma foi, Ma vengeance étouffée a langui malgré moi. Revenant à la cour, j'aurais de votre père De nouveau contre vous allumé la colère. Ainsi de ville en ville, errant, plein de souci, J'acru devoir...
BRADAMANTE
Hélas I Peut-on aimer ainsi ?
Et qui m'assurera qu'une si longue absence Ne marque pas en vous quelque faible inconstance ; Un autre objet a pu, par des charmes plus doux. Mériter que vos soins...
ROGER
De quoi m'accusez-vous ?
Si quelque An nouveau me rendait infidèle, Quand de votre défi j'eus appris la nouvelle, Serais-je ici venu, plein d'une vive ardeur. Pour tenter un combat qui vous donne au vain- Léon m'a prévenu, je le vois avec honte, [queur? Mon arrivée ici devait être plus prompte. Mais par mille accidents en chemin arrêté...
BRADAMANTE
Je saurai de Léon confondre la fierté ;
Et le prix qu'il aura de son injuste flamme,
Sera de succomber sous la main d'une femme.
ROGER
Ne le dédaignez pas ; sur des morts entassés J'ai vu les plus hardis de son bras terrassés. Malgré tous leurs efforts sa valeur triomphante..
BRADAMANTE
Personne jusqu'ici n'a vaincu Bradamante, Et contre cent guerriers, d'assez nobles combats Ont fait voir ce que peut la force de mon bras. Ma foi déjà donnée à celui-ci m'engage. Et de mon ennemi quel que soit le courage. Je redouterai peu ses plus terribles coups, Lorsque je défendrai ce qui doit être à vous. Comme je vous aurai pour témoin de ma gloire, En vain il me voudra disputer la victoire.
ROGER
Et ne se peut-il pas...
BRADAMANTE
Et si l'on est vainqueur, J'y consens, plaignez-vous d'un infidèle cœur, Dites que me laissant flatter du diadème...
ROGER
Vous vaincrez, je le sais, mais enfin je vous aime; Et, quoique rien pour vous ne ne doive troubler. Je ne pourrai vous voir combattre sans trembler. Ma raison aura beau repousset* mes alarmes. C'est toujours s'exposer que de prendre les armes, Je vois le cher Léon charmé de vos appas; Pour ne vous point céder que n'osera-t-il pas? Quels efforts !
BRADAMANTE
Ses efforts feront voir àsa honte, Qu'il n'est rien que pour vous mon amour ne sur-
[moQte ; Et que pour maintenir contre d'injustes lois. Ma parole donnée, et l'honneur de mon choix. Dans les plus grands périls, s'il était nécessaire...