LES ENGAGEMENTS DU HASARD, ACTE II, SCÈNE I
ISABELLE
Vous tenez ua discours où je ne comprends rien.
D. FÉLIX
La rougeur de ton front le fait assez paraître.
ISABELLE
Ces reproches sanglants, il est vrai, la font naître; Mais sachez qu'elle marque en cette occasion Plus de colère en moi que de confusion.
D. FÉLIX
Autrefois, Isabelle, elle eût pu me déplaire, Mais perdant ton amour, je crains peu ta colère.
ISABELLE
La vôtre vous emporte, et se croit tout permis; Mais que je sache au moins quel crime j'ai commis? Qu'est-ce enfin? Bcatrix est-elle ma complice?
Oui. Je me plains sans doute avec trop de justice; Seul je règne en ton âme, et jusques à ce jour Don Fadrique jamais ne t'a parlé d'amour?
ISABELLE
Quel est ce don Fadrique, et quelle jalousie Vous a mal à propos brouillé la fantaisie?
D. FÉLIX
Tu crois me satisfaire en niant jusqu'au bout; Mais ne rien confesser, c'est confesser le tout. Ne ferais-tu pas mieux, ingrate, de me dire : « Il est vrai que pour moi don Fadrique soupire; Mais en vain, me montrant un cœur passionné, Il croit toucher celui que je vous ai donné. Si mon feu, malgré moi, s'est fait enfin paraître, Si vous l'avez de nuit trouvé sous ma fenêtre, S'il rend par ses billets hommage à mes appas, C'est l'efTet d'un amour que je n'approuve pas. » Mes maux dans ce mensonge auraient quelque allé- Et tu t'excuserais au moins en apparence, [geance, Un semblable détour serait moins odieux : Mais oser démentir ce rapport de mes yeux I
ISABELLE
S'ils osent vous tromper en cette conjoncture, Dois-je, pour me trahir, taire leur imposture? Mais je commence à voir que pour rompre avec moi. Vous-même, à votre gré, vous engagez ma foi. Si c'est là, don Félix, le désir qui vous presse, Conduisez votre fourbe avecque plus d'adresse; Et sans qu'un inconnu prétexte ce courroux, Des soins de don César feignez d'être jaloux : Car enfin il me parle, et l'on vous a pu dire Que depuis quelque temps c'est pour moi qu'il sou- D. FÉLIX. [pire.
Quoi, don César encor? Quel remède à mon mal 1 C'eût été peu pour moi de n'avoir qu'un rival ; Mais je m'en plains à tort, ta beauté sans seconde Mérite justement les vœux de tout le monde. Ah! volage, inconstante, àme double et sans foi I Adieu. N'espère pas...
ISABELLE
Au moins, écoutez-moi.
D. FÉLIX
Après ce que je sais, qu'écouterai-je encore?
ISABELLE
Sachez...
D. FELIX
Outre ces deux, qu'un troisième t'adore?
ISABELLE
Voyez...
D. FÉLIX, i^en allant.
Ah ! j'ai trop vu, parjure.
ISABELLE, Vanèlant,
Où courez-vous ?
Quoi, me quitter ainsi ?
D. FÉLIX
Crains mon juste courroux.
Et qu'un père, averti de tes lâches pratiques, Ne rende ma vengeance et ta honte publiques.
ISABELLE, rentrant.
Oui, va, je te permets de l'aller publier; Et j'ai pris trop de soin de me justifier. Suis d'un transport honteux la passion confuse. Tu ne mérites pas que je te désabuse.
Il faut mourir, Alonse, après ce coup fatal. 0 beauté trop volage! 0 trop heureux rival l