L'AMOUR A LA MODE, ACTE IV, SCÈNE L
CLITON
Mais j'y perds mon laiio et loutes mes mesures. Et pourrais raisonner jusques au jugement. Que j*y perdrais encor tout mon raisonnement.
OQONTB.
Confesse que je sais, Cliton, comme il faut vivre.
CLITON
Xoosallezsi beau train qu'on ne saurait vous suivre. Quant à moi, j'y renonce. Après les rudes coups Qoe vous reçûtes hier à vos deux rendez-vous, Qoi n'aurait pas juré que dans votre colère YoQS eussiez dû maudire et Tamour et sa mère, Soopirer et gémir tout le long de la nuit, Xc sortir de trois jours, et peut-être de huit, Lesprit chargé d'ennui, le cœur gros d'amertume? Cependant vous voilà plus gai que de coutume; Voas chantez, vous dansez, vous faites Tentendu, Et vous sembiez n*avoir ni gagné ni perdu : Votre façon d'agir est bien hétéroclite.
ORONTB.
En quoi te surprend-elle? On me quitte et je quitte.
CLITON
Sî Von montre pour vous quelques légèretés. On ne loos rend, monsieur, que ce que vous prêtez. EX maltresse, et suivante, et blanche, et brune, et
[blonde, Vous voos accommodez de tout le mieux du monde. Votre haut appétit en prend à gauche, à droit. Et rien à votre goût n*est trop chaud ni trop froid.
ORONTB.
Cest aimer à peu près comme il faut que Ton akne.
CLITOX.
Aussi commence-t-on à vous aimer de même.
ORONTB.
Je ne m'en fâche point.
CLITON
A vous parler sans fard, Jecrois qne votre amour est quelque amour bâtard.
ORONTB.
0 est rrai que sur lui je garde assez d'empire. cLrroN.
^ Plos je vous examine, et plus je vous admire.
; Tantét l'œil vif et gai vous faites le galant. Tantôt morne et pensif vous faites le dolent, Id Tair enjoué vous contez des merveilles. Là de soupirs aigus vous percez les oreilles, ie m'y laisse duper moi-môme assez souvent. Vous pleurez, vous riez, et tout cela du vent. Quels tours de passe-passe !
ORONTB.
Et mon humeur t'étonne!
CLITON
Je n'en connus jamais de si caméléone.
Chaque objet lui fait prendre un jeu tout différent.
ORONTB.
Cest ainsi que l'amour jamais ne me surprend; Je le brave, et par là rendant ses ruses vaines, fen goûte les douceurs sans en sentir les peines.
CLITON
Quoi , don ner tout ensemble et reprendre son cœur; C'est amour?
ORONTE
C'est amour, Cliton, et du meilleur.
cLrroN.
Mais l'amour, n'est-ce pas une ardeur inquiète? Car j'y suis grec depuis que j'en tiens pour Lisette, Un frisson tout de flamme, un accident confus, Qui brouille la cervelle, et rend l'esprit perclus, Une peine qui plaît encoc qu'elle incommode?
ORONTE
C'est l'amour du vieux temps, il n'est plus à la mode.
CLITON
Il n'est plus à la mode?
Il est lourd et grossier.
CLITON
Que faut-il faire donc pour le modifier?
ORONTE
Ma conduite aisément te lèvera ce doute, Examine-la bien.
CLlTON.
Ma foi, je n'y vois goutte.
Si vousvoulez m'instruire il faut mieux s'expliquer.
ORONTE
Écoute pour cela ce qu'il faut pratiquer. Avoir pour tous objets la même complaisance. Savoir aimer par cœur, et sans que l'on y pense. En conter par coutume, et pour se divertir. Se plaindre d'un grand mal, et n'en point ressentir. En faire adroitement le visage interprèle. N'avertir point son cœur de quoi que l'on promette. D'un mensonge au besoin faire une vérité, Se montrer quelquefois à demi transporté, Parler de passions, de soupirs et de flammes. Et, pour ne risquer rien en pratiquant les femmes, Les adorer en gros toutes confusément, Et les mésestimer toutes séparément.
Voilà la bonne règle.
CLITON
Holà! quelle éloquence!
Vous savez de l'amour tirer la quintessence : N'importe, pour Lisette avisez, tout ou rien. Songez pour elle-même à lui vouloir du bien, Autrement...
Sans colère, un jour ou deux peut-être Me feront consentir à t'en laisser le maître; Je ne suis pas encor dépourvu tout à fait, Dorotée est fidèle, et j'en suis satisfait.
CLITON
Mais Éraste caché fait assez voir qu'on l'aime?
ORONTE
J'ai su toute l'intrigue.
CLITON
El de qui?
ORONTE
De lui-môme.