LE CHARME DE LA VOIX, ACTE I, SCÈNE L
Cest vouloir l'asservir au peu que j'ai d'attraits ; El rompaDt ud traité qui finit notre peine, n'assurer en secret le rang de souveraine. Voilà sur quels motifs ce père sans amour, Dès Tâge de cinq ans m'éloigna de sa cour. Compagne de mon sort, tu sais à quelle étude ïû lâché d'employer ma longue solitude, El que, sans être vue, ou du moins rarement, ïû pris pour la musique un fort attachement.
LAURE. [sède
Cest ce qui me confond, qu'au mal qui vous pos- Qle manque aujourd'hui d'apporter du remède.
FÊNISE.
Ah! s'il faut éclaircir ton esprit abusé. Gomment guérirait-elle un mal qu'elle a causé? Poor les noces du duc à Milan revenue, A a prince toujours je demeure inconnue, ' Et Ton ne me permet de paraître à ses yeux Oa'avecque la duchesse attendue en ces lieux. Mon frère Test allé recevoir à Pavie ; Et de tant de malheur ma fortune est suivie, Que contre mes souhaits, sans en rien espérer, ieTomps sou hyménée, ou le fais différer.
LAURE
Vous?
FÉNISE.
Si de cel aveu ton âme est étonnée.
Songe depuis huit jours quelle est ma destinée; £t qu'affranchie enfin d'un long bannissement. Dans le palais du duc j'ai cet appartement; Qo'ajaal sur ce jardin une secrète vue, (Tesl de là qu'aisément, sans en être aperçue, rai pu, quelque ordre exprès qui m'en ôtât l'espoir, Et voir ce jeune prince, et suivre mon devoir. Hâas I par celte vue où me vois-je réduite ? Sa raison en désordre en fut d'abord séduite ; Et pour le dissiper, je cherchai dans ma voix Ce charme qu'à mes maux elle offrait autrefois : Mais qu'indiscrètement je rompis le silence I Le duc eu est surpris, il s'approche, il s'avance, ie me perds, je me trouble à le considérer, iDlerdJt el confus, je l'entends soupirer; Et l'un et l'autre atteints de blessures pareilles, STU m^éblouit les yeux, je touche ses oreilles.
LAURE
^t-il qui vous étiez?
FENISE.
Il l'apprit aisément, Il son inquiétude égalant mon tourment, Atos la pressante ardeur qu'il a de me connaître. Chaque jour en ce Heu je le vois seul paraître. ie chante, et ne pouvant rien obtenir de plus, S soupire, il se plaint d'un injuste refus. Jamais, s'il l'en faut croire, une si vive flamme Avec tant de respect ne s'empara d'une âme. Ce que lui peint de moi la doueeur de ma voix Par an charme inconnu l'asservit à mes lois ; El le rare tableau qu'en lui-même il s'en trace îfesouflrre dans son cœur aucun trait qu'il n'efface.
Un vieil accord à Parme engage en vain sa foi, S'il me voit, s*il me parle, il le rompra pour moi; Et sur quelque prétexte arrêtant la duchesse, Son amour de Milan me fera la maîtresse.
LAURE
Il est de certains nœuds dont le secret pouvoir Arrache un cœur à l'autre avant que de se voir; Et cette sympathie a souvent tant de force...
FÉNISE.
0 de mon fol espoir trompeuse et vaine amorce ! Après tant de serments dont mon esprit flatté Par trop de confiance enfla ma vanité.
Je crusque me montrant sans me faire connattre. Si par l'ordre du ciel sa flamme avait pu naître. Le duc serait contraint de la faire éclater Aussitôt à me voir qu'à m'entendre chanter : Ainsi, pour m'assurer du secret de son âme. Ayant adroitement pratiqué quelque dame, La curiosité me servant de couleur.
Je la suivis au bal, hélas! pour mon malheur. Ce fut pour mon orgueil de quoi se satisfaire D'y mériter le nom de la belle étrangère. Chacun m'offrit des vœux, chacun me fit sa cour, Et le duc seul m'y vit sans me parler d'amour; Ce qu'il ouït vanter d'attraits sur mon visage Ne put forcer son cœur au plus léger hommage : Mes yeux, dont les regards en cherchaient les
[moyens, N'eurent qu'un faible éclat pour arrêter les siens; Et ce fatal essai de son indifférence, Sans finir mon amour, finit mon espérance. Vois par là si mon cœur a droit de soupirer.
Au moins ne Ta-t-il pas de ne point espérer.
FÉNISE.
Quoi, sans sentir ce trouble aux amants ordinaire, Il me voit, il m'écoute, el tu veux que j'espère?
LAURE
Cette indigne froideur dont vous vous irritez, Vient de n'avoir pas su que c'est vous qui chantez.
FÉNISE.
Quand l'amour dans nos cœurs se coule avec empire, Le ciel qui le permet prend soin de les instruire; Un désordre secret qu'on ne peut réprimer Nous fait connattre assez ce qu'il nous fait aimer. En vain on dissimule, en vain l'on se déguise. Un beau feu n'a jamais à craindre de surprise, Et comme en ses effets il est toujours égal. Il ne brûle pas bien quand il éclaire mal.
LAURE
Mais il faudra qu'enfin le secret s'éclaircisse.
FÉNISE.
Mais tu vois que le duc n'aime que par caprice. Et ma voix de sa flamme étant le seul appui. Voudrais-tu que mon cœur se déclarât pour lui?
LAURE
C'est l'unique moyen de vous faire duchesse.
FÉNISE.
Où je hasarde trop, mou ambition cesse.