SCÈNE III D. LOPE, D. ALVAR
O. ALVAR
Je me rendrai suspect, sans doute, de faiblesse. D'avouer qu'à regret je vous tiens ma promesse, Et que, s'il se pouvait, il me serait plus doux De me faire connaître à tout autre qu'à vous.
D. LOPE
Il en est peu pourtant qu'avec plus d'assurance Vous puissiez honorer de cette confidence ; Avant que j'en abuse on me verra périr.
Enfin, sommes-nous seuls ?Puis-jc me découvrir? Je crains d'être écouté.
D. LOPE
Parlez sans vous contraindre.
Quel que soit ce secret, vous n'avez rien à craindre.
D. ALVAR
Après les différends survenus entre nous. En quelle qualité me considérez-vous ?
D. LOPB.
D'ami. Pour un grandcœurcedoute est UD peu mde. Si mon devoir m'est cher, je hais l'ingratitude; Je l'avouerai partout, sans vous j'étais perdu.
D. ALVAR
Ce que je vous devais, vousl'ai-je assez rendu?
D. LOPE
Le ciel vous est propice autant qu'il m'est contraire ; Je méditais sur vous la vengeanced'un frère,
LES ILLUSTRES ENNEMIS, ACTE V, SCÈiNE III.
Et de sofl sang versé je vois qu'il vous absout.
Suis-je quitte envers vous ?
D. LOPE
C'est moi qui vous dois tout.
Mais de ce procédé mon amitié s'offense : Est-ce que vous doutez de ma reconnaissance ?
D. ALVAR
!^Q;mais aucun malheur n'approcherait du mien, Si TOUS ne m'avouïez que je ne vous dois rien.
D. LOPE
Qu'a cet aveu de propre à flatter votre envie ?
D. ALVAR
Toat, puisqu'il faut qu'enfin j'attaque votre vie, D qu'un cœur généreux doit être au désespoir Quod le moindre scrupule étonne son devoir.
D. LOPK. [dre.
ToQtmonsang, malgré moi, se trouble à vous enten- Qoi le défendit hier, veut aujourd'hui répandre ; Eo m'enviant des jours par lui seul conservés...
D. ALVAR
Vous savez encor peu ce que vous me devez ; El comme un tel secret n'a plus rien qui m'importe, Chtt qai croyez-vous hier que je vous fis escorte ?
D. LOPE
ie n'ai pas oublié sitôt qu'avec le jour iedois à vos bontés l'appui de mon amour. h craignais pour Jacinte, et votre grand courage Vonlul, ou dissiper, ou partager l'orage.
D. ALVAR
VoQS trouvant attaqué quand vous fûtes sorti, Sarez-vous contre qui j'ai pris votre parti ?
D. LOPE
Coûtre des assassins employés par son père.
D. ALVAR
C'est ce que je voudrais qu'ils eussent pu vous taire : Nsque n'ayant plus lieu de vous déguiser rien, ie dois vous avouer que son père est le mien.
D. LOPE
Oaoi, Jacinte...
D. ALVAR
Est ma sœur; et c'est assez vous dire Quel devoir veut pour moi que notre trêve expire.
D. LOPE
Oui, c*est me dire assez qu'une injuste rigueur Fait un crime pour moi de l'amour d'une sœur ; Mais j'atteste le ciel ennemi du parjure, Une je brûle d'un feu dont l'aixleur est si pure, Qae si...
D. ALVAR
Vous jugez mal de mon ressentiment, lï'en croire cet amour l'unique fondement. Je ne condamne point une ardeur légitime ; Et, comraejeconnais qu'on peut aimer sans crime, iaciote étant ma soeur, j'ai lieu de présumer Que sans blesser sa gloire elle a pu vous aimer, yuc cet amour n'a rien dont sa vertu rougisse.
D. LOPE
Cest m'obliger ensemble, et lui rendre justice.
Mais si ma passion n'arme point votre bras. Quelle ofl'ense inconnue expierait mon trépas?
D. ALVAR
Ce long déguisement redouble ma colère.
Ne vousai-je pas dit que don Sanche est mon père? Et par ce seul aveu n'avez-vous pas appris Que je dois le venger puisque je suis son fils ?
D. LOPE
Son malheur est de ceux dont la surprise accable.
D. ALVAR. [pable ?
Quoi, ne savez-vous pas qu'il vous en croit cou-
D. LOPE
Oui, je sais qu'il le croit, mais aussi je sais bien, Quoi qu'il vous en ait dit, que vous n'en croyez rien. Votre sang cette nuit exposé pour ma vie, M'a trop justifié de cette calomnie; Et sachant son afi'ront, loin de me secourir. Qui m'en eût cru l'auteur m'aurait laissé périr.
D. ALVAR
Je l'eusse fait sans doute; et j'aurais dû le faire, Puisqu'enfin je souscris aux sentiments d'un père. Apporter quelque obstacle à ce qu'il a tenté, C'est l'accuser d'erreur, et non de lâcheté. 11 faut, quoique d'abord un grand cœur s'en ofl'ense, Pour le dernier afl'ront la dernière vengeance : L'assassinat est juste où l'outrage est sanglant, Et le meilleur remède est le plus violent.
D. LOPE
Puisque votre sufi'rage en ma faveur s'explique, Quel crime est donc le mien ?
D. ALVAR
L'opinion publique. C'est peu pour négliger un devoir si pressant. Que mon cœur en secret vous déclare innocent ; A l'erreur du public c'est peu qu'il se refuse. Vous êtes criminel tant que l'on vous accuse: Et mon honneur blessé sait trop ce qu'il se doit. Pour ne vous pas punir de ce que Ton en croit.
D. LOPE
Quoi, sur un bruit si faux...
D. ALVAR
Vous m'en devez répondre :
Avant que vous revoir j'ai voulu le confondre. Mais en vain en tous lieux je me suis informé ; On ne nomme personne, ou vous êtes nommé. J'afl'aiblis ma vengeance à la voir différée. Sortons.
D. LOPE
Et l'amitié que vous m'aviez jurée?
D. ALVAR
Telle est de mon honneur l'impitoyable loi ; Loin qu'un ami l'arrête, il n'a d'yeux que pour soi, Et dans ses intérêts toujours inexorable. Veut le sang le plus cher au défaut du coupable.
D. LOPE
S'il faut donner le mien, changez au moins l'arrêt, Qu'aimer soit tout mon crimeetlevoici tout prêt. Oui, punissez en moi ce respect téméraire,