SCÈNE IV D. LOPE, D. ALVAR, CASSANDRE
CASSANDRB.
Hé bien, cruel amant, découvre mes faiblesses, Je viens les avouer puisque tu les confesses; Mais je demande aussi que de justes effets Montrent ton cœur d'accord de l'aveu que tu fais. Ce beau feu dont l'ardeur dut être si certaine, Ne s'explique pas bien par des marques de haine ; Et poursuivre le frère avec tant de rigueur. C'est prouver assez mal ton amour pour la sœur. Respecte en lui mon sang si j'ai droit d'y préten- Ou dis que tu me hais si tu le veux répandre ; [dre, Et dans tes sentiments un peu mieux affermi Sois amant tout à fait, ou bien tout ennemi.
D. ALVAR
Don Lope, c'est ainsi qu'avec toute assurance J'ai pu de mon secret vous faire confidence?
D. LOPE
Ne me reprochez rien quand mon cœur abattu Soupire du long temps que vous me l'avez tu.
Quoi, ta haine est pour lui déjà si violente. Qu'elle a peine à souffrir l'obstacle d'Une amante; Et quand elle s'apprête à lui ravir le jour. Pour la faire trembler c'est trop peu que l'amour?
D. ALVAR
Hélas ! Et plût au ciel qu'une si belle flamme Vous éclairât assez pour lire dans mon âme ; Vous m'y verriez encor préférer hautement Au titre d'ennemi la qualité d'amant, Détester autant l'un que je respecte l'autre; Mais enfin ma vertu se règle sur la vôtre. Malgré tout mon amour, son ordre impérieui^ Sur mon affreux destin vous fait fermer les yeux; Et cette ombre de gloire a pour vous tan t de charmes. Que ma mort vous arrache à peine quelques larmes : Je n'en murmure point; et pour votre intérêt, Sans rien tenter pour moi, j'en accepte l'arrêt. Contre vous pour le mien faites la même chose ; Et sans vous opposer à ce qu'il faut que j'ose, Souffrez à mes désirs le pitoyable espoir D'expier sans remords sous l'horreur du devoir.
CASSANDRE
Cruel, et si le mien t*a paru trop sévère. Devrais-tu te venger de la sœur sur le frère, Et prendre avidement une fausse couleur Pour le faire garant de ton propre malheur? Je ne connais que trop quelle offense t'anime;
C'est ma seule vertu qui fait ici son crime : Tu te le peins coupable afin d'armer ton bras ; Mais si j'avais pu l'être il ne le serait pas.
D. ÀLVAB.
Ah! si vous pouviez voir avec quelle contrainte De mon honneur blessé j'ose écouter la plainte. Vous n'en trouveriez pas le tourment si léger, Qu'il vous dût être encor permis de m'outrager. Non, je ne poursuis point don Lope en téméraire. Je me regarde amant pour le voir votre frère ; Et m'accusant pour lui de sentiments ingrats. Je lui prête mon cœur pour désarmer mon bras. Mais, hélas! c'est en vain que je le justifie. Quand je viens à revoir toute notre infamie. Contraint à cet objet de me désabuser.
Je vois que c'est lui seul que j'entends accuser, Et qu'en l'obscurité d'un sort si déplorable Il me doit, ou son sang, ou le nom du coupable.
D. LOPE
Que je le sache, ou non, je connais mon devoir; Et si par moi quelqu'un avait dû le savoir... Mais, 6 dieux! C'est ici que Tespoîr et la'crainte...