LES ENGAGEMENTS DU HASARD, ACTE IV, SCÈNE V
Le moindre emportement n'a rien que de fatal. Ainsi, sur votre esprit si je puis quelque chose. Au combat que je crains faites que Ton s'oppose, Par vous, par vos amis, empêchez un dessein...
D. FADRIQUB.
Us sont d'accord, madame, et vous craignez en vain. Quelque bouillante ardeur qui pressât leur courage, Des amis survenus ont calmé cet orage, Et réduit l'un et l'autre à se soumettre au choix De l'objet trop chéri dont ils suivent les lois. Tout s'est passé pourtant sans nommer Isabelle.
ELVIBE.
Et vous avez eu part vous-même en la querelle?
O. FADRIQUE.
Je ne le puis celer, puisqu'avec trop d'éclat Don César est venu troubler notre combat : Au moins j'aurai sur lui toujours cet avantage Que déjà sur le pré je vengeais mon outrage, Quand arrêtant Félix, et le tirant d'erreur, U tâche sur lui seul d'attirer sa fureur : Mais l'honneur me défend de lui céder la place; Nous contestons tous deux : cependant le temps
[passe.
Notre querelle est sue, on nous cherche, on survient. Je presse don Félix, don César me retient, Le sujet de l'offense à la un se déclare, On nous fait embrasser, et chacun se sépare.
ELVIRB.
Cet accord me ravit, et me platt d'autant mieux Qu'à la fin à mon frère il semble ouvrir les yeux, Et pour rendre à son cœur sa première franchise. Fait juge de son sort l'objet qui le méprise. Tout ce qui me surprend, don Fadrique, est de voir Qu'en lui l'amour ait pu subsister sans espoir : C'est ce que jusqu'ici je tenais impossible.
D. FADRIQUE.
u est vrai qu'aux amants le mépris est sensible. Mais l'épreuve l'emporte, et j'ai lieu d'assurer Qu'on se résout souvent d'aimer sans espérer.
ELVIRB.
Je plains à cette épreuve un amant qui s'expose.
D. FADRIQUB.
Cesi bien peu que le plaindreà qui peut autre chose.
ELVIRB.
Que pooiraîs-je autre chose à guérir ses ennuis?
D. FADRIQUB.
Tout) s'il était, madame, en l'état où je suis.
ELVIRB.
n faudrait s'expliquer.
D. FADRIQUB.
Vous dirai-je que j'aime.
Et que dipuis longtemps ma disgrâce est extrême, Puisque l'aimable objet dont je crains le pouvoir. Faisant naître mon feu, me défendit l'espoir? Je l'aime toutefois, mais d'une ardeur si pure. Que Taimantsans espoir, je languis sans murmure ; De mille vains désirs mon esprit combattu, A leur fougue insolente opposa sa vertu : Je loi rendis justice, et je crus beaucoup faire
De ne déplaire pas, si je ne pouvais plaire : Enfin, le ciel sensible à mon cruel ennui. Permet à cet espoir de paraître aujourd'hui; Mais, sans votre congé, c'est ce qu'il n'ose encore; Don Lope est mort pourtant, et c'est vous que j 'adore.
ELVIRB.
Quoi, vous continuez dans ce railleur aveu?
D. FADRIQUE.
Quoi, vous continuez à douter de mon feu? Pour vous en exprimer toute la violence. Faut-il que des soupirs j'emprunte l'éloquence. Ou que de mes regards la mourante langueur Serve, pour vouar parler, d'interprète à mon cœur? Non, non, sans embrasser un secours si frivole. Le véritable amo^r ne veut qu'une parole : De ses plus hauts desseins par elle il vient à bout. Et disant seulement : « Je vous aime, » il dit tout. ELViRE. [dire;
Je sais que d'un seul mot l'amour peut beaucoup Mais lorsque votre cœur pour un autre soupire. Dire que vous m'aimez? Pour un amant discret. C'est oublier bientôt que j'en sais le secret.
D. FADRIQUE.
Ah ! Si votre rigueur jusque-là continue. Que de me reprocher l'amour d'une inconnue, Souveuez-vous qu'au moins, si dans son entretien J'occupais son esprit, vous occupiez le mien : Ce que je lui disais pour flatter mon martyre, J'osais me figurer que c'était vous le dire; Et trompant mes ennuis par un charme si doux, Elle oyait des soupirs qui s'adressaient à vous.
ELVIRB.
Enfin il mé suffit qu'elle ait pu les entendre; L'hommagemedéplaîtqu'uneautrepeutpré tendre: Et je regarde un cœur comme un bien emprunté, Quand j'en dois la conquête à l'infidélité.
D. FADRIQUE.
Est-ce être...