LE GEOLIER DE SOI-MÊME, ACTE IV, SCÈNE II
ISABELLE
Pourquoi doue Técouler?
LAURE
Ce Irailement est rude, Mais c'est pour le connallre avecque certitude : Car comme Fédéric s'est obsllué d'abord A cacher sa naissance, et déguiser son sort, Que même il ne l'avoue encor qu'avec contrainte; Le roi ne peut assez démêler cette feinte. Il est toujours en doute, il craint d'être abusé, De perdre au lieu du prince, un prince supposé. Et croit s'en éclaircir avec pleine assurance Par l'espoir de la paix et de son alliance. C'est sous ce faux appas qu'il cache son courroux.
ISABELLE
J*ose m'en réjouir moins pour moi que pour vous. Il me serait fâcheux de voir le sang d'un frère Être aujourd'hui le sceau d'un accord si contraire; Mais quelle indignité si de vos plus beaux jours Un hymen si honteux déshonorait le cours!
LAURE
Et si ce feu caché d'une invincible haine. Ce courroux déguisé faisait toute ma peine?
ISABELLE
Quelle indigne pitié séduirait votre cœur?
LAURE
Celle de voir trahir un illustre vainqueur. Enfin sur votre esprit si j'ai quelque puissance. Quoique sœur de Rodolphe, imposez- vous silence.
ISABELLE
Vous pouvez tout sur moi, mais...
LAURE
Mais ne sait-on pas Qu'un si pressant devoir venge trop son trépas? Vous ne trouviez en lui qu'un cruel adversaire.
ISABELLE
Doi»-je être lâche sœur, s'il fut injuste frère?
Non; mais si vous m'aimez, par quelle dure loi Vous sera-t-il permis de le venger sur moi?
ISABELLE
Ce discours me surprend.
LAURE
En faut-il davantage?
Le sort d'un malheureux touche un noble courage. Déjà la renommée avait peint à mes yeux Le prince Fédéric illustre et glorieux; Mais si ses grands exploits m'avaient préoccupée. Mon estime pour lui n'a point été trompée; Il montre en son malheur, dont il brave l'assaut, Une vertu si pure, un courage si haut. Que ma raison sur moi n'a point assez d'empire Pourm'empècherd'aimer ce que mon cœuradmire.
ISABELLE
Vous me parlez de lui si favorablement. Que je soupçonnerais mon propre jugement. N'était qu'aux yeux de tous il s'est fait trop paraître Indigne du haut rang où le ciel l'a fait naître. Chacun remarque en lui des sentiments si bas...
LAURE
Chacun croît le connaître, et ne le connaît pas. On s'arrête souvent aux écorces grossières, [res; Mais les yeux d'une amante ont bien d'autres lumiè- L'amour qui les conduit, pour peu qu'il soit cod-
[stant, Leur fait voir dans sa source un mérite éclatant. C'est alors que sans honte une âme s'autorise A vouloir de son sens avouer la surprise; Mais, sans cette conduite, un œil mal éclairé Voit le mérite en trouble, et n'est point assuré : Ainsi ce Fédéric qu'on traite avec outrage, N'est qu'un faux Fédéric caché sous un nuage, Mais celui dont mon cœur éprouve le pouvoir. C'est le vrai Fédéric que l'amour me fait voir.
ISABELLE
Cette subtilité de votre amour m'étonne. Qui met deux Fédérics dans la même personne. Mais sans examiner un mystère si haut.
Disons que ce qui plaît est toujours sans défaut, Qu'on trouve rarement imparfait ce qu'on aime; Et...
LAURE
D'où vient ce soupir?
ISABELLE
Je l'éprouve moi-même.
LAURE
Quoi, vous pourriez aimer?
ISABELLE
Voyez que ma rougeur Condamne la révolte où s'obstine mon cœur. Non pas que j'aime encor; mais mon âme surprise A trop de complaisance engage ma franchise; Et dans l'appas flatteur qu'elle craint de bannir, Ce qui n'est point amour le pourra devenir.
LAURE
Vous devriez...
ISABELLE
Je sais ce que je devrais faire.
Ne parler que de pleurs lorsque je perds un frère; Ou si ma passion a pour moi quelque appas, En rougir en secret et ne l'avouer pas; Mais enfin, plus mon feu se contraint au silence, Plus j'en sens dans mon cœur croître la violence; Et l'amour en tyran s'y voulant établir. Je le pousse au dehors afin de l'affaiblir.
LAURE
Je vous blâmais d'abord de n'avoir su l'éteindre, Mais ce que vous souffrez me force de vous plaindre.
ISABELLE
Ah ! Si vous me plaignez de souffrir pour aimer, Oyez pour qui je souffre, et vous m'allez blâmer. Ce nouveau gouverneur, c'est lui qui m'a su plaire.
LAURE
0 ciell Que dites- vous?
ISABELLE
Ce que je ne puis taire.
LAURE
Quoi, celui que vous-même avez fait gouvemenr.