X NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE
citement deux auteurs pour la pièce en question : le nom de Visé ne se trouve pas inscrit à cet endroit de son registre ; mais ce qui s*y trouve de particulier, le voici :
D'abord, le 23 avril 1675, au sujet de Tannée théâtrale qui commence, et que la troupe, composée de 17 parts, inaugure par une représentation de Circéy La Grange ajoute en note : « 17 parts pour les comédiens en comptant Sourdéac etChamperon (les deux propriétaires de la salle Guénégaud), 2 parts d*auteur et une part à Baraillon pour les habits, partant sur 20 parts. »
Le 14 juin, toujours en note : « Ce jour, la troupe a délibéré de donner les parts d'auteurs (auteurs au pluriel), sur 14, sans conséquence pour les autres pièces. »
Du vivant de Molière, la troupe se composait de 13 acteurs qui représentaient 12 parts ; Beauval et mademoiselle de La Grange n'étant qu'à demi -part l'un et l'autre. Molière touchait 2 parts comme auteur, ce qui composait les 44 parts. Demander que les 2 parts d'auteurs pour Circé fussent réglées sur le pied de 14, c'était revenir aux drojts d'auteur de Molière, par une fiction hardie. Or, la modestie de Thomas Corneille, que se sont plu à louer tous ses contemporains, ne permet pas de croire que cette fiction lui appartienne. C'est à de Visé que l'idée en sera venue, et le pluriel que je signalais tout à l'heure ne serait pas une faute d'orthographe. <c Deux parts d'auteur », écrivait bien La Grange, lorsqu'il ne connaissait que Thomas Corneille. Cinq ou six semaines plus tard, il écrit « les parts d'auteurs. » De Visé s'est démasqué avec le succès.
A peine née, la collaboration devenait mère et donnait le jour à la prime ingénieuse.
Que faire, après les splendeurs de Circè^ qui attirât le même concours? Une autre mythologie? Une autre féerie? Mythologie, non, il ne s'agissait plus de recommencer : féerie à la bonne heure ; mais une féerie qui serait encore à présent d'un genre nouveau, une féerie à la date du jour, avec les personnages de la vie élégante, la comtesse et le marquis, le chevalier et le vicomte, et tout ce qui peut créer d'aimables enchantements ; la galanterie unie à la fortune pour rivaliser avec la magie.
Telle est la première pensée de Y Inconnu^ pensée heureuse, dont s'inspira bien l'exécution ; car le vers est d'un tour aisé, le dialogue spirituel et aimable. Cette gracieuse comédie a avec les ornements » comme on disait jadis, a eu plus d'une brillante reprise, et le Théâtre-Français y est souvent revenu comme aune ressource toujours prête.
Pour la première représentation de V Inconnu^ La Grange écrivit sur son registre « pièce no^« (nouvelle), de monsieur de l'Isle et de Visé. » La collaboration était officielle. De Visé dans son Mercure (janvier 1710) — il est vrai que Thomas Corneille était mort — s'y est attribué une assez large part : « Corneille de Tlsle, a-t-il écrit, avait des raisons pour donner promptement cette comédie au public, de manière que, pour avancer, je fis toute la pièce en prose (il ne dit pas du moins qu*il en ait fourni le sujet) : pendant que je faisais la prose du second acte, il mettait le premier en vers, et, comme la prose est plus facile que les vers, j'eus le temps de faire ceux des divertissements et surtout ceux du dialogue de l'Amour et de la Jeunesse, qui n'a pas déplu au public. »
Il se peut que la chose soit vraie, ramenée cependant à une certaine mesure. Thomas Corneille aurait donc donné ici la première marque d'un talent qu'il a porté au plus haut point : celui de versifier la prose française. Nulle part, jusque-là, son vers n'avait eu, avec autant de suite, autant de distinction et d'élégance soutenues. On conçoit bien le grand succès de cette galante féerie qui n'a malheureusement pas fait école, le système de balance
NOTICE SOR THOMAS CORNEILLE. xi
ayant prévalu, qui dans les féeries de nos jours diminue la dépense d^esprit, à mesure que la dépense d*argent s^élëve.
Mais réiégante métamorphose du canevas de l'Inconnu valut à Thomas Corneille un plus grand honneur, celui d*ètre choisi par la veuve de Molière pour être le collaborateur de Molière lui-même, et pour mettre en vers ce fameux Don Juan, qui avait été Taudacieuse revanche de la seconde interdiction de Tartufe.
Molière n^avait jamais osé reprendre son ouvrage ; il ne Tavait pas même recueilli dans rédition de son Théâtre complet dont il avait obtenu le privilège en 1671. Le souvenir en était resté comme d'une chose dont on se tait, et plus suspect que précis. Thomas Corneille lui-même, qui se trompe de sept ou huit ans, dit que Molière fit jouer la pièce peu de temps avant sa mort et, expliquant son propre travail : « Quelques personnes qui ont tout pouvoir sur moi m'ayant engagé à la mettre en vers, je me suis réservé la liberté d'adoucir certaines expressions qui avaient blessé les scrupuleux. J'ai suivi la prose assez exactement dans tout le reste, à l'exception des scènes du troisième et du cinquième acte, où j'ai fait parler des femmes. Ce sont des scènes ajoutées à cet excellent original, et dont les défauts ne doivent pas être imputés au célèbre auteur sous le nom duquel cette comédie est toujours représentée. »
Elle était encore représentée, mais sous le nom de Thomas Corneille, il n'y a pas un demisiècle. La jeunesse contemporaine aurait peine à croire que les comédiens, que les anciens amateurs de la comédie, ont commencé par regretter la traduction en vers ; il en a été ainsi cependant. La Vulgate de Thomas Corneille s'était confondue pour le public avec la pièce originale ; elle était devenue l'œuvre même de Molière, inattaquable du reste dans ses intentions, rentrée en faveur auprès des consciences les plus timorées, ornée enfin du double agrément qui manquait à la représentation, le rythme du vers, joint au nombre doublé des femmes.
L'homme d'esprit, en réhabilitant avec goût l'œuvre longtemps condamnée, avait bien préparé la revanche de l'homme de génie.
La collaboration allait toujours, le vent en poupe, dans la grande affaire d'attirer le public; elle avait le don naturel, l'instinct de la curiosité à exciter et à satisfaire, de l'intérêt du moment à passionner. Elle savait le fin du fin. Il y a un mot bizarre que les théâtres ont inventé de nos jours, le clou, ce fameux clou auquel se suspend le succès : elle ne connaissait pas le mot, mais elle ne manquait pas non plus ce point décisif de la représentation, sur lequel se gagne la partie. Dans VInconnu, Thomas Corneille avait déjà signalé la folie du temps, la fureur parmi les femmes d'aller en compagnie chez la Voisin s'évanouir de peur, à voir le diable. Les deux collaborateurs composèrent en hâte la Devineresse; ils firent à leur tour apparaître le diable sur la scène, tandis que la Justice terrible descendait dans l'antre des empoisonneuses. pour lui arracher son masque avec ses cornes, et le traîner sur la sellette.
La Devineresse^ c'était les mystères de la sorcellerie dévoilés. La ville et la cour s'y portèrent en foule. L'entraînement passa toute me3ure. Comme on était en novembre 1679, et que l'année nouvelle approchait, de Visé, Thabile homme, un des pères, sinon le père, de la réclame, fit faire, pour 1680, l'almanach de la Devinei^esse, une grande planche gravée, comme on les faisait alors, représentant dans sept médaillons les principales scènes de l'ouvrage, par conséquent les sept principaux tours de fausse magie exécutés par la devineresse et son complice.