‹ Théatre completChapitre 3 sur 1461 · VIII NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE · texte numérisé non relu

VIII NOTICE SUR THOMAS CORNEILLE

Au moins ai-je remarqué en mademoiselle Béjar grande envie de jouer à Paris, et je ne doute point que, au sortir d'ici, cette troupe n*y aille passer le reste de Tannée. »

Certainement, la phrase est équivoque, et presque tous les mots y prêtent à deux sens. Qui « nous? )) Les deux Corneille? — à moins que ce ne soit tout le monde. Où <c ici? » à Rouen? ou seulement à la rue de la Pie? Qui même « les deux beautés? » Mais ce qui est bien positif, c'est que Tabbé de Pure comptait voir à Paris, dès Thiver de cette même année, un concours de beauté entre trois déesses ; que Madeleine Béjard ne dissimulait pas le désir d*y jouer au sortir de Rouen, et que Thomas Corneille doutait du succès de ses vœux.

Par parenthèse, la rentrée de Molière à Paris n'eut donc rien d'une surprise; Molière n'avait pas quitté Grenoble sans être déjà certain de n'y pas revenir.

Et Thomas Corneille, toujours fidèle aux comédiens qui avaient joué les premières pièces de son frère, souhaitait, à son tour, que cette excellente troupe de Molière et des Béjard voulût faire alliance avec le Marais : « Elle en pourrait changer la destinée, ajoutait-il ; je ne sais si le temps pourra faire ce miracle. »

Le temps le fit, mais il n'y mit pas moins de quinze ans. Quinze ans! Durant ce long espace, cette grande part, a-t-on dit, de l'existence humaine, que de changements! Que de transformations I Que de choses qui commencent et s'achèvent, qui atteignent à la fois leur apogée et leur déclin I De 1658 à 1673, c'est d'abord Pierre et Thomas Corneille qui soupirent ensemble aux genoux de mademoiselle Du Parc, rivaux sans jalousie ; c'est la belle comédienne qui s'en laisse adorer, comme elle fait aussi de Molière, avec des airs de reine, pour les sacrifier tous les trois à Racine, et pour en mourir avant l'âge. C'est Pierre Corneille qui rengage plus que jamais son âme au démon du théâtre, et fait avec lui ce pacte nouveau qui commence à Œdtpe^ commune illusion du public et du poète, et finit à Suréna^ sans même laisser d'acteurs au poète, pour les merveilles de sa jeunesse. C'est Thomas Corneille, qui poursuit sa brillante carrière avec la même faveur du public, avec le même crédit auprès des théâtres, qui donne douze pièces, de Timocrate à la Comtesse d'Orgueil^ qui entre un jour en lutte avec Racine lui-même, et lui dispute la victoire, créant à côté de son immortelle Hermione ce mémorable rôle d'Ariane, où la grande Rachel, après plus de deux siècles, a encore retrouvé la passion et rallumé la vie.

Pendant ces quinze ans, Molière accomplit toute son œuvre et remplit sa destinée. Il fait à Paris ce qu'il a fait à Lyon, ce qu'il a fait à Rouen ; il parait et entraine à lui le public. Il charme le jeune monarque et la jeune cour, il enlève à la troupe de l'hôtel de Bourgogne cet honneur d'être la troupe du roi, qu'elle avait par droit d'aînesse. Il crée le théâtre, image vivante de l'homme et de la société humaine. Il ose tout dans la vérité des caractères, de la langue et des mœurs. Il invente toutes les formes de son art, la pièce à tiroirs avec les Fâcheux^ la comédie héroïque avec le Misanthrope^ l'opéra-comique avec le Sicilien, le drame avec Tartufe, la tragédie-lyrique avec Psyché, jusqu'aux Surprises de tamour, jusqu'à l'exquise et élégante intrigue de Marivaux avec les Amants magnifiques; puis il meurt brusquement, presque sur la scène, en apprenant à l'auteur d'Élomire hypocondre comment s'étudie lui-même, se joue et s'éteint un malade imaginaire. Il meurt, et du 17 février au 21 mars, son théâtre n'a pas plus d'un mois à lui survivre. Le Roi luimême a condamné la troupe du Palais-Royal à se fondre dans celle de l'hôtel de Bour-

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gogne, quand tout à coup la fortune change, c*est la troupe de La Roque qui se fond dans Tancienne troupe du Palais-Royal. C'est le théâtre Guénégaud qui s'ouvre, et réalise d'une façon imprévue, l'association, rêvée un jour par Thomas Corneille, de la troupe de Molière avec les comédiens du Marais; seulement le Marais a cessé d'être.

Jusque-là Thomas Corneille n'était pas entré en relations d'affaires avec le Palais-Royal. Le théâtre de Molière, on le comprend, était à peu près inaccessible. Molière le remplissait de lui-même ; sa supériorité en éloignait les auteurs jaloux de leur crédit. Les belles nuits de lune n'ont pas d'étoiles. Molière en plein éclat, l'étoile de Thomas Corneille s'était tenue à l'écart, comme les autrejs. Sans métaphore, Thomas Corneille avait toujours travaillé pour l'hôtel de Bourgogne et le Marais. Quand le Marais passa à Guénégaud, il y passa avec les auteurs de son Arianey et l'année de la mort de Molière ne s'était pas encore écoulée qu'il y faisait jouer la Mort d'Achille,

Dès ce moment, le nouveau théâtre lui appartient. Que de Visé, le rédacteur du Mercure galant^ le conseil des comédiens, l'ami de La Grange et de mademoiselle Molière, l'y ait introduit pour la forme, ou qu'ils s'y soient naturellement rencontrés tous les deux, leur liaison s'y fit plus intime. Talents souples l'un et l'autre, plumes faciles, hommes de théâtre, sachant bien la scène, le public et le succès (la supériorité de Thomas Corneille réservée bien entendu), ils associèrent leur activité, et la collaboration naquit.

La collaboration, dont le nom inusité existait tout au plus comme terme de jurisprudence, n'était pas toutefois sans exemple au théâtre. Il y avait eu la Psyché du Palais- Royal, achevée par Pierre Corneille, sur le plan et sous la direction de Molière; mais ce travail n'était considéré que comme un travail de commande ; il appartenait en définitive à qui avait loué l'ouvrier. Il y avait eu les Plaideurs de Racine, et quelques autres parodies à succès faites en commun, disait-on ; mais ce n'était qu'un amusement, un pique-nique littéraire de beaux esprits en gaieté qui s'excitaient l'un par l'autre à la satire ; mais personne ne s'était avisé jusque-là d'élever le jeu à la hauteur d'une industrie.

L'idée dut en venir à de Visé qui était auteur dramatique assurément, mais qui était encore plus gazetier, et qui faisait avec son Mercure galant de la littérature industrielle. De Visé et Thomas Corneille formèrent entre eux une association commerciale pour le partage du travail, du produit et de la renommée.

L'association visa tout de suite au succès d'argent ; de nos jours encore qui veut le succès d'argent met en chantier une féerie. La féerie du dix-septième siècle était la pièce à machines (ou à décors), sur une action mythologique et de pompeux appareil. Thomas Corneille offrit à Guénégaud le sujet de Circé^ dont la dépense commença par effrayer quelques-uns des acteurs, et suscita d'abord une scission dans la compagnie; mais la paix rétablie et Circé^ enfin mise à la scène, le spectacle surpassa ce qu'on avait jamais vu de plus beau; les chambrées furent en proportion de la dépense.

Les trois premières représentations de Tartufe^ en 1669) avaient donné 6,972 livres dix sous, chiffre inouï. Les trois premières de Circé réalisèrent ce total écrasant : 7,985 livres et le reste. — Plus de mille livres au-dessus des recettes de Tartufe.

Ce n'était plus le temps des grands chefs-d'œuvre de la comédie : mais, par une compensation plus ordinaire qu'il ne semble, on entrait dans celui des grosses recettes. Thomas Corneille et de Visé amenaient la fortune à Guénégaud. Quand je dis Thomas Corneille et de Visé, ce n'est pas que La Grange reconnaisse expli*

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