SCÈNE II
COMMODE, HELVIE, FLAVUN.
COMMODE. [dace
Approche, ingrate, approche, et contrains ton au- De soumettre ta haine à l'espoir de ma grâce; Oiïre-la pour victime à mon ressentiment, Et tâche dans ton juge à trouver un amant. Tu le peux, et mon cœur où ta beauté domine A peine à voir eu toi la main qui m'assassine; D'une image odieuse il repousse les traits. Et signe ton pardon au nom de tes attraits. Voudras-tu l'accepter? C'est moi qui t'en conjure. Renonce à ta fierté, j'oublierai mon injure. Ma passion m'en presse, et pour y consentir. Ce cœur, quoiqu'outragé, ne veut qu'un repentir.
HELVIE.
Tu triomphes. Commode, et ce que peu flexible Ma haine auparavant n'aurait pas cru possible, Tu me réduis au point de n'en voir la fureur, [reur. Que pour haïr mon crime, et pour en prendre hor- Mon cœur le conçoit tel, que les plus rudes gênes Pour l'expier assez semblent manquer de peines. Emploie à m'en punir tout ce qu'ose le tien ; Ayant tout mérité, je ne refuse rien.
COMMODE
Ah, que je trouverais de quoi me satisfaire.
Si j'osais m'assurcr que tu fusses sincère,
Et que ta trahison te fît assez d'horreur
Pour me coûter ta haine, et m'acquérir ton cœuri
HELVIE.
Va, pour ton intérêt ainsi que pour ma gloire. Je te veux bien ici donner lieu de me croire. Et te mettre en état, si tu t'es trop flatté, De n'abuser jamais de ma sincérité.
Je te la montre entière en m'avouant coupable Non, d'avoir voulu perdre un tyran détestable, Non, d'avoir atlenlé sur tes jours odieux. Mais d'avoir pu manquer un coup si glorieux; De n'avoir su fournir au courroux qui m'enflamme, Dans un cœurtout Romain quelebrasd'une femme, D'avoir vu sous le mien son dessein avorter. Et mériter la mort qu'il le voulait porter.
COMMODE
Quoi, ta fierté s'élève à tel point d'insolence, Que tu fais gloire encor de braver ma clémence. Et d'une audace impie armant ton cœur ingrat. Tu pousses ta fureur par delà l'attentat? Au moins si mon amour ne peut fléchir ta rage. Sachant qu'il est des dieux, respecte leur image; Et songe que l'orgueil qui les outrage en moi. Intéresse leur foudre à descendre sur toi.
HELVIE.
Je sais qu'un vif rayon de leur toute-puissance Doit briller sur le front de ceux de la naissance : Mais si tu veux en toi me le voir respecter, A nos yeux sur le tien fais qu'il puisse éclater. D'un juste prince en tout soutiens le caractère,
LA MORT DE L'EMPEREUR COMMODE, ACTE IV, SCÈNE lU.
Et fais ce que ces dieux t'ont ordonné de faire. Pour voir si leur respect règle tes actions, Jette un moment les yeux sur tes proscriptions. Vois de là sous ton nom tes provinces pillées, De leur premier éclat tristement dépouillées, Servir d'injuste proie à qui, pour s'enrichir, Dans d'infâmes emplois ne craint pointde blanchir; Vois-y, vois-y partout ce funeste ravage Qu'exercent d'autre part l'avarice et la rage. Lorsque de ton pouvoir leurs tyrans revêtus, Se font de tes forfaits d'éclatantes vertus; Et que, pour t'imiter dans tes noires maximes, Regardant tes sujets comme autant de victimes. Ces demi-sou verai us par de lâches rigueurs, S'en immolant les biens, t'en dérobent les cœurs.
COMMODE
Ta haine à tort sur moi par là s'ose répandre. Si le désordre est tel, me le vient-on apprendre? Me vient-on expliquer ces secrets attentats?
UBLVIE.
Et qui les doit savoir si tu ne les sais pas? I,e ciel t'a-t-il commis la puissance suprême Pour la voir confiée à d'autres qu'à toi-même; Et quand sur tes agents tu fais tomber son poids, Dois-tu pas à l'État répondre de leur choix? As-tu droit d'oublier qu*un conseil infidèle Peut souvent éblouir, ou surprendre leur zèle, Et qu'en eux, comme en toi, dans les moindres
[projets L'ignorance ou l'erreur ne s'excusent jamais? Mais quand juste en ses mœurs et grand en sa per-
[sonne Un prince à l'une ou l'autre en ton rangs'abandon- Deson peuple du moins,par ce malheur trahi, [ne. Il est plaint en secret, et n'en est point haï; Mais ces destructions de provinces entières, Sont de tes volontés les expresses matières. Rome ne soufl're rien d'afl'reux ni de sanglant. Qui n'ait de toi l'appui d'un ordre violent; El dans les cruautés qui font qu'on t'y déteste. Cette main qu'à tes jours je crus rendre funeste, Ne faisait qu'usurper, à punir tes forfaits, L'office de ce foudre à qui tu me remets.
COMMODE
Je t'ai laissé vomir ta rage la plus noire
Pour chasser de mon cœur l'opprobre de ma gloire.
Un reste de tendresse à qui prêt à céder
Ce cœur, ce lâche cœur osait trop accorder.
Dis que ma cruauté, dis que ma barbarie
Réveillent dans le tien l'amour de la patrie,
Et qu'en moi par un zèle et sincère et parfait,
Tu lui sacrifiais le tyran qu'elle hait.
Malgré toi mon soupçon à mes regards expose
D'un dessein avorté la criminelle cause.
Puisque si ta fureur n'eût que pour Rome osé,
Pour exécuter mieux tu m'aurais épousé;
Et, sans rien hasarder, au gré de ton envie.
Choisi l'occasion de l'immoler ma vie.
HELVIE.
Tu m'ofTenses, Commode, à vouloir comme toi Qu'Helvie en ses projets n'ait ni vertu ni foi. Ce coup qui de les jours devait finir la trame, Aurais-je pu l'oser, si j'eusse été ta femme, Et permettre à l'ardeur d'un illustre courroux. Dans des nœuds si sacrés, la haine d'un époux? D'une belle entreprise où la gloire me guide, L'hymen que tu pressais eût fait un parricide; Et c'est pour un tyran un trop glorieux sort, Lorsqu'il en coûte un crime à qui résout sa mort.
COMMODE
Tu crois ne pouvoir mieux cacher ce qui t'engage, Qu'en entassant toujours outrage sur outrage, Et qu'ils m'empêcheront d'aller jusqu'en ton sein Percer le vrai motif qui vient d'armer ta main? Quelque fière vertu dont tu fasses la vaine, L'amour peut sur ton cœur encor plus que la haioe, Lui seul a fait ton crime; et, contre ton espoir, Voici de qui peut-être on le pourra savoir.