SCÈNE II ISABELLE, BÉATRIX
aéATRix.
Ce choix vous va causer un peu d'inquiétude ! Si don Félix fait voir son amour par ses soins. Don Dionis pour vous n'en témoigne pas moins; Votre cœur doit parler, c'est à vous de rcnlendre.
ISABKLLB.
En se déférant trop, il craint de se méprendre. Ces soupirants d'office, en tous lieux si chéris, Sont d'aimables amanis, mais de fâcheux maris;
LE GALANT DOUBLÉ, ACTE II, SCÈNE lU.
En vain la plus parfaite aura louché leur âme, S'ils Tadorent maîtresse, ils la méprisent femme, El leurs vœux attachés à de nouveaux appas, Dédaignent ce qu'ils ont pour tout ce qu'ils n'ont Voilà ce qui suspend tout ce que je propose, [pas.
BBATiaX.
De vrai, le mariage est une étrange chose; Et qui s'en peut louer, pour en bien discourir, Au métier de forçat n'aurait guère à souffrir. La chaîne en est, dit-on, si rude et si pesante. Que, qui n'en gémit point, a l'âme bien constante ; Et quand il faut choisir, jeune, galant, fleuri, Adroit, aimable, beau, c'est toujours un mari. On est bien empêché comme on s'y doit conduire. Trop de précaution souvent ne fait que nuire; En vain pour mieux échoir on y fait cent façons, Puisqu'enfin les meilleurs ne sontjamais trop bons, Sansqu'un semblable choix nous chagrine d'avan- II faut jeter les dés au hasard de la chance, [ce, Et dire, en risquant tout, puisqu'enfinon le veut. Dieu nous la donne bonne, et vienne ce qui peut.
ISABELLE
C'est en dire un peu trop.
B^lATRIX.
Ce n'est point là satire.
Madame, croyez-moi, l'on n'en saurait trop dire. Il est de ces rêveurs, il est de ces jaloux, [nous. Qui se font plus de mal qu'ils n'en craignent de Qu'une femme s'échappe à voir un peu de monde, Leur chagrin en murmure, et leurdépiten gronde. Et dans leur rêverie à rendre un esprit fou, L'on u*est sage jamais si l'on n'est loup-garou. Pour moi, qui ne suis pas d'humeur trop enduran- Si jamais d'un mari l'assemblage me lente, [te, Le contrat d'union, dans mon petit calcul. Aura plus d'une clause, ou demeurera nul. !1 me sera permis de danser et de rire, Je verrai mes amis sans qu'il y trouve à dire. Et saurai le réduire à ne rien redouter De toutes les douceurs qu'on me viendra conter.
ISABBLLE.
Tu crois qu'il tiendra tout?
BÊATKIX.
Hé bien, quitte à se battre.
Si j'enrage une fois il enragera quatre; El, me mettant au pis, je sais qu'il trouvera Plus de fâcheux moments qu'il ne m'en donnera. Après tout, le meilleur est de vivre sans maître.
C'est un état heureux, et je le sais connaître; Mais de quelque douceur qu'il flatte nos esprits. Le nom de vieille ûlle est un nom de mépris.
BÉATRIX
Aussi, ce qui doit bien refroidir notre envie. Quand on est marié, c'est pour toute sa vie; Et, pour qui s'en repent, à vous parler sans fard, L'espoir de se voir veuve est un triste hasard. Cette faveur du ciel est toujours trop tardive, [rive, Nos beaux jourssontpassés quand ce grand jour ar-
Et]eplussouventmème«abusant nos souhaits, Il nous rit, il nous flatte, et n'arrive jamais. Mais pourvosdeux amants, quel desseinestle vôtre! Vous sentez-vous égale, et pour l' u n et pour raulre?^
ISABELLE
Le choix, à dire vrai, n'est pas facile entr'eux. Je tiens l'un plus galant, l'autre plus amoureuL D'abord don Dionis, en m'expliquant sa flamme, Éblouit ma raison, charma toute mon âme; Mais, si j'«n juge bien, je lui vois chaque jour Plus de galanterie avecque moins d'amour. De cette passion il n'a que l'habitude, Il en prend les dehors, soupire par étude; Et je crois, quand il tâche à lui donner crédit, Que son cœur ne sait rien de tout ce qu'il me dit
BBATBIX.
Don Félix pourra donc emporter la balance?
ISABELLE
Si son feu brille moins, j'y crois pi us de constaDCc, Et je tiens qu'à l'hymen un esprit arrêté, Doit moins chercher l'éclat que la solidité.
BBATBIX.
Pourquoi permettre donc que son rival vous voie?
ISABELLE
Pour juger mieux encorce qu'il faut que j'en croie, Et c'est, pour me pouvoir expliquer avec lui, Qu'il avait eu de moi rendez-vous aujourd'hui. Tu sais que Léonora rompu la partie.
BÉATRIX
Ma foi, je n'aurais point péché par modestie. Sa visite à demain eût reçu le renvoi; On doit à ses amis quand on a fait pour soi.
ISABRLLK.
Léonor seule ici me priant de l'attendre, C'est le moins, Béatrix, que je pouvais lui rendre; Mais je la vois entrer.