‹ Théatre completChapitre 661 sur 1461 · SCÈNE V CAMMA, SOSTïlATE · texte numérisé non relu

SCÈNE V CAMMA, SOSTïlATE

GAMMA

Ton silence, Sostrate, a droit de me confondre, Sinorix a parlé, c'est à toi de répondre. Le temps presse, on menace, et, sans plus différer, Ou pour l'un ou pour Tautre il faut te déclarer. Si mon cœur est pour toi d'un prix assez insigne, S'il remplit tes désirs, tu peux t'en rendre digne; Mais aussi c'est un bien qui doit peu le flatter, Si tes vœux incertains n'osent le mériter; Garenfin,quelqueespoir dont ma main t'enlretien- Tu ne peux l'obtenir sans faire agir la tienne; [ne Et je m'apprête en vain à couronner ton feu, Si Sinatus vengé ne m'en donne l'aveu.

SOSTRATE

Madame, il est aise, par mon désordre extrême. De juger des combats que je sens en moi-même; Non que j'aspire enfln qu'à mériter un bien Sans qui tout m'estfatal,sansquitoutnem'estrien; Mais dans la passion dont le transport vous guide. Quand j'en vois les moyens, je demeure stupide. Je me perds, et ne puis convaincre ma raison Qu'il se doive acquérir par une trahison. Ouvrez les yeux, madame el, sans trop vous en croire, Jetez-les sur les soins que je dois à ma gloire.

Si j'aime Sinorix, il n'est point de bienfaits Dont il n'ait jusqu'ici prévenu mes souhaits; Ses bontés chaque jour se font pour moi paraître, Jepuiscequejeveux,c'estmonroi,c'estmonmallr< Et si j'ose sur lui porter de lâches coups. Me souiller de son sang, suis-je digne de vous?

CAMMA

Oui, tu res,puisqu*enfln c'est en servant ma halo Que tu peux égaler le destin d'une reine, Et trouver dans l'éclat d'un illustre projet A réparer l'affront du titre de sujet.

Crois-tu qu'à t'écouter je me fusse abaissée, Si je n'eusse pu voir cette honte effacée. Et su, pour m'enhardir à recevoir ta foi, Que qui perd un tyran est au-dessus d'un roi? Renonce à cette gloire, et quitte un avantage Qui peut-être jamais n'a touché ton courage. Si tu le dédaignais, pourquoi te déguiser, Et différer toujours à me désabuser?

SOSTRATK.

J'ai promis, il est vrai, c*cst ce qui faitmapeioe Mais j'ai cru que l'amour fléchirait votre haine, Et que pour en calmer les transports éclataotj, Il fallait seulement avoir recours au temps.

CAMMA

Dis plutêt qu'alarmé de l'amour de ton matti^. Ton feu désespérait d'oser jamais paraître, Et que ta passion, corrompant ton devoir, Sacrifiait ses jours à ce manque d'espoir. L'ardeur dont tu flattais ma noble impatience, Par ton seul intérêt s'offrait à ma vengeance, Et tu consentais moins, par cet accord fatal, A punir mon tyran, qu'à perdre ton rival. Alors tu n'avais point cette vertu timide Qui tremble à voir mon cœur le prix d'un parricide Et ta flamme aisément convainquait ta raison, Qu'il pouvait s'acquérir par une trahison. Aujourd'hui seulement qu'un faible stratagème Fait promettre au tyran de me céder si j'aime, Tu veux être fidèle, et lui garder ta foi. Sur l'espoir de me rendre aussi lâche que toi. Son aveu d'un beau choix me laissant la puissant Tu crois qu'en ta faveur j'oublierai ma vengeaal Et que, d'un fol amour secondant le pouvoir, Je t'aiderai moi-même à trahir mon devoir? Mais, gravé dans ce cœur, où rien ne le parlJ Apprends que l'effacer est un pénible oovragej Et que je plains en toi, si ton feu l'enlrepreni L'inutile vertu que cet espoir te rend.

SOSTRATK.

Ahl Que me dites-vous?

CAMMA

Ce que je te dois dire^ Que jamais sur ton cœur la gloire n'eut d'empi Etqu'un lâche intérêt, qu'il vient de mettreaujd Le rend traître ou fidèle au gré de ton amour.

SOSTRATK.

Hé bien, pour épargner ce soupçon à ma gloire^ Il faut oser ici ce qu'on ne pourra croire, i

GAMMA, ACTE lU, SCÈNE I.

Étouffer de l'amour le charme le plus doux, Et TOUS donner l'exemple à triompher de vous. Deux grandes passions nous portent à Texlréme, Nous leur déférons tout, voushfyssez, et j'aime : Trahissons-en l'attente, et, pour nous signaler, Consentons l'un à l'autre à nous les immoler. Par un effort illustre, et digne d'une reine, ^ Renoncez à l'espoir qui soutient votre haine; I El de mes sentiments triomphant à mon tour, . Je renonce à l'espoir qui soutient mon amour, 'iiosi, nou9 nous ferons égale violence, Vous haïrez toujours sans désir de vengeance, I Sans chercher qu'à haïr, sans vouloir d'autre bien ; ; Et j'aimerai toujours sans aspirer à rien. ; Mais, las I Dans cet accord, à bien voir ce que j'ose, ~ Vosmaux approchent- ils de ceux que je m'impose? Si la vengeance prête, il vous la faut trahir, fJ7 TOUS reste du moins la douceur de haïr. qu'un fort mépris que la haine suggère ^elqae charme en soi qui peut vous satisfaire, isqae» quelque ennemi dont on soit outragé, peut le dédaigner en est assez vengé; , dans Tefifort cruel que j'ose me prescrire, quelle juste attente adoucir mon martyre, ildeqaoi me flatter dans l'horreur d'un devoir Qaimehiisse l'amour, et m'arrache l'espoir? jÈre privé de l'un, lorsque l'autre demeure, fest languir, ou plutôt c'est mourir à toute heure ;

£qni conçoit ce mal dans un cœur amoureux, ouera que de tous c'est là le plus affreux. igez si m'y soumettre, ayant su le connaître, !est TOUS offrir assez pour les jours de mon maître, [si j^aî mérité qu'on m'accuse en ce jour, Itre traître ou fidèle au gré de mon amour.

GAMMA

\ rare et sûr moyen d'éblouir ma vengeance I tB maux que tu te fais ne sont qu'en apparence; l cet espoir pour toi si fâcheux à quitter, r quelque heureux revers te peut toujours flatler. lis pais-je à Sinatus, sans me noircir d'un crime, accorder pas le sang qu'il attend pour viclime, t laisser sa vengeance à décider au sort, est-ce pas devenir complice de sa mort?

I SOSTRATE

lajours sur cette mort vous croyez votre haine.

GAMMA

I, DOD, le crime est sûr, et l'injure certaine;

itus, mais trop tard connut Ja trahison,

tout prêt d'expirer, m'avertit du poison.

ce funeste avis, cent marques évidentes 'en donnèrent dès lors des preuves trop conslani le tyran, depuis, lui-même en a fait foi [tes ;

iid quittant la princesse, il soupire pour moi : sais trop, et ton zèle en vain le justifie.

J SOSTRATE

Kapparence souvent abuse qui s'y fie; Ml contre Sinorix c'est un faible garant flloe d*avoir seulement le soupçon d'un mourant.

GAMMA

Va, si l'indice est faible, ose pour sa défense Me répondre qu'en lui j'outrage l'innocence, Je t'en veux croire seul ; mais aussi souviens-toi Que s'il n'est point coupable, il est digne de moi.

SOSTRATE

Ah I C'est pousser trop loin un efl'ort magnanime. Vous lui rendez justice à le croire sans crime,

Mais tes vœux ardents à lui sauver le jour, Languiront, si je songe à payer son amour?

SOSTRATE

Madame...

GAMMA

Il me suffit. Puisque c'est te déplaire, Porte-lui ma réponse, et dis-lui qu'il espère. Que mon cœur n'aime rien, et que, dans peu, sa foi. Peut, selon ses souhaits, attendre tout de moi.

Page 1