‹ Théatre completChapitre 71 sur 1461 · SCÈNE VI D. LOPE, D. LOUIS · texte numérisé non relu

SCÈNE VI D. LOPE, D. LOUIS

D. LOUIS

Hé quoil Toujours rêveur?

D. LOPE

Et toujours misérable.

Don Lope, quel malheurde nouveau vous accable?

D. LOPE

Pourquoi m'obligez-vous à vous redire encor Que depuis si longtemps j'adore Léonor; Et, qu'un ami l'aimant, je suis dans la contrainte De n'oser seulement me permettre la plainte? Il n'est point de tourments qui puissent égaler Celui d'aimer beaucoup, et de n'oser parler.

D. LOUIS

Un semblable respect en vain vous embarrasse. Don Juan s'éloignant, vous a quitté la place; L'occasion est belle, allez offrir vos vœux.

D. LOPE

Je n'en suis pas, ami, de beaucoup plus heureux. D. LOUIS. [prendre

Devrai, mais entre nous, quelqu'un me vient d'ap- Qu'il termine à Madrid son voyage de Flandre.

D. LOPE

Qui peut vous l'avoir dit?

D. LOUtS.

Bien plus, il court un bruit Qu'il est caché chez vous, et ne sort que de nuit. Ne me le cachez point, vous lui donnes^ retraite.

D. LOPE

J'avais cru jusqu'ici la chose fort secrète.

D. LOUIS

Elle l'est en effet, et vous craignez en vain; Mais que peut-il prétendre, et quel est son dessein?

Sans avoir pénétré plus avant dans son âme, J'ai su que cette feinte importait à sa flamme; Et j'ose présumer, sur ce qu'il m'en a dit, Qu'un peu de jalousie a brouillé son esprit; Et -que par le faux bruit d'une si longue absence. Il veut savoir au vrai ce que Léonor pense. Lui voir mettre pour lui ses sentiments au jour. Et par son déplaisir juger de son amour.

D. LOUIS

Le bruit court toutefois qu'il adore Lucrèce.

D. LOPE

C'est d'un peuple grossier l'ordinaire faiblesse. Parce qu'il est galant, et voit cette beauté, Quoiqu'il en soit toujours assez mal écouté, On veut croire son cœur esclave de ses charmes. Et même Léonor en a versé des larmes; Mais il a su toujours s'en défendre si bien. Qu'elle a trop reconnu qu'il n'en fut jamais rien.

D. LOUIS

Est-elle encor la même?

D. LOPE

Oui, toujours trop fidèle.

C'est peu qu'il soit parti sans prendre congé d'elle ; Elle-même avec soin cherche à l'en excuser. Et m'ôte chaque jour tout lieu de rien oser. Cependant, et c'est là que ma peine est extrême. Je lui rends des devoirs pour lui contre moi-même ; Je la vois pour lui plaire, et pour l'entretenir D'un feu que de son cœur rien ne saurait bannir; Au nom de don Juan elle-même ravie, Pour en parler souvent, à la voir me convie. Sans perdre tout espoir, j'en attends le succès, Ce m'est toujours beaucoup d'avoir chez elle accès. Et peut-^tre qu'un jour, si par quelque caprice Le sort, pour les brouiller, use de sa malice. Elle se souviendra que l'on voit rarement Que qui fut bon ami, soit infidèle amant

D. LOUIS

Je le souhaite ainsi ; mais adieu, je vous quitte ; C'est trop vous empêcher de lui rendre visite.

Page 1