SCÈNE I LAODICE, CLÉONE
CLÉONR.
Madame, on est surpris que dès aujourd'hui môme, Vous vouliez partager la puissance suprême. Et pour Arsinoé faire choix d'un époux Avant que Rome ait pu conférer avec vous. Aquilius ne vient que pour cette hyménée.
LAODICE
Et Cléone elle-même en peut être étonnée. Elle à qui ma conduite a dû trop enseigner Qu'iln'estpourmoiqu'unchoix,oupérirourégner?
En vain j'ai fait longtemps revivre Ariarate, D'un peuple audacieux l'impatience éclate, Et l'hymen de ma fille offrant un doux espoir. Nos princes ont de Rome employé le pouvoir, [dre ; C'est par elle à choisir qu'ils ont cru me contrain- Mais je n'attendrai pas ce que j'aurais à craindre. Si par Aquilius l'un d'eux devenu roi Se pouvait voir en droit de régner malgré moi. Si j'ai fait part du trône, au moins je serai sûre, En y plaçant un roi d'y voir ma créature. Et de rester toujours pour qui veut m'asservir. Maîtresse du pouvoir qu'on cherche à me ravir.
CLBONB.
Ce roi nommé parvousdoitn'aimer qu'à vousplaire; Mais pourgagner la fille, il oubliera la mère; Et quand Arsinoé l'aura pris pour époux, Je doute qui pourra le plus d'elle ou de vous. Il n'est rien qu'à l'amour le temps ne sacrifie.
LAODICE
Et pouvant le prévoir tu crois que je m'y fie. Et souffre qu'aujourd'hui, par le don de sa main. Ma fille ait la douceur de faire un souverain ?
CLÉONB.
Pour qui donc cet époux qui doit monter au trêne Vous promettez ce choix?
LAODICE
Pour qui? Pour moi, Cléone.
CLEONE.
Pour vous, madame I Et Rome y voudra consentir?
LAODICE
Quoi donc, à son orgueil il faut m'assujettir ; Et quand des droits du trône on me doit voir instrui- Cette reine des rois réglera ma conduite? [te, Qu'elle en murmure ou non, je saurai faire un roi, Qui, dédaignant ses lois, n'en prenne que de moi. Et content de l'éclat dont un si grand nom brille. Me sauve de Taffront d'obéir à ma fille. Le prétexte est plausible, on croit mon fils vivant ; Et sur l'heureuse erreur de ce bruit décevant, [tre ; Jefeindraiquemamainnedonne au peuple un mal-
Qu'attendant qu'en ces lieux ce fils daigne paraître, Et vienne enfin de moi reprendre les États Que l'époux de sa sœur ne lui remettrait pas.
CLÉONE
Quoi qu'attende Phradate, ou qu'Anaxandre espère, Je ne demande plus quel choix vous allez faire. Tant d'hon neurs sur Oron te à pleines mains versés, Sans vous l'oûir nommer, me l'apprennent assei. Son zèle exact et pur, sa valeur, sa prudence...
LAODICE
Dis qu'il est étranger, sans appui de naissance, Et que, par politique, il me faut faire un roi Dont le sort, au besoin, dépende tout de moi. Que je puisse, à mon choix, conserver ou déiroire, Perdreaumoindreprojetqu'il ferait pour menuire, Qui soit soumis, qui craigne et reste sans secours Si jamais il me plaît ordonner de ses jours. Mais, après cet orgueil, après ce que t'explique De mon ambition la fière politique, T'oserai-je, à ma honte, avouer que l'amonr Dispose presque seul du choix de ce grand jour!
CLÉONE
Vous, de l'amour, madame?
LAODICE
Étonne-t'en, Cléone, Toi qui sais que jamais je n'aimai que le tr^oe, Et qu'une insatiable et vaste ambition Me faisait dédaigner toute autre passion. Pour en remplir l'ardeur, je traitai de faiblesse Ce que peut la nature inspirer de tendresse; Et, quoiqu'elle en gémit, dans la mort de cinq fils, Le charme de régner fut tout ce que je vis. Le sixième qu'à Rome on gardait en otage, A mes jaloux désirs faisait encore ombrage. De peur qu'un jour du trône il osât me priver, Sans pitié, saus remords, je le fis enlever, Et voulus que sa mort parût être incertaine, Pour suspendre les droits qui font ma ftllcreioe, Et contre son hymen me laisser tout permis, Sous couleur de garder la couronne à ce fils. Dans les brûlants transports dontrinquiète flamise Vers le trône toujours pousse toute mon âme, J'ai peine à concevoir par quel abaissement Dans un roi que je fais j'aime à voir un amant J'y trouve de la honte, et ma fierté s'en fâche; Je me traite en secret et de faible et de lâche, Et cependant mon cœur ne se peut arracher Aux flatteuses douceurs qui l'ont trop su toucher. Je vois sans cesse Oronte actif, ardent, fidèle, Par cent soins empressés me signaler son zèlct Au seul bien de me plaire attacher tous ses vœux, Se soumettre en aveugle à tout ce que je veux; Je m'en sens attendrie, et, par sa déférence, De mon cœur avec lui telle est l'intelligence. Que je me défierais de moi-même aujourd'hui, S'il me fallait choisir entre le trône et lui. Ce sentiment est lâche, indigne, bas, infime, Je m'en hais : mais j'ai beau le bannir de mon âme Il semble que des dieux la dure volonté