SCÈNE I AXUNE, ARIARATE
AXTANE.
Je veux bien l'avouer, que malgré votre flamme Je m'étais attendue à cette grandeur d'âme, Et n'avais point douté qu'un si dur changement Ne laissât triompher le héros de l'amant. Mais je l'avoue aussi, ce que le ciel m'envoie N'obligeait pas Oronte à montrer tant de joie; Et perdant ce qu'il aime, un cœur bien amoureux Eût pu se dispenser d'être si généreux.
ARURATE.
Dans les bras d'un rival voir passer ce qu'on aime, Est sans doute un malheur plus grand que la mort Je lésais; mais malgré ce désespoir jaloux, [même. En vous osant aimer je ne puis voir que vous. Ai nsi , quand ma princesse acq uiert le nom de reine. Je n'examine point si ma perte est certaine; Ce haut rang où l'élève un destin éclatant. M'offre tout ce qu'il faut pour me rendre content. Cet objet seul me frappe ; et, dans la chère idée Dont par votre heureux sort j'ai l'âme possédée. Un aimable transport me fait imaginer
LAODICE, ACTE Ilf, SCÈNE U.
Que c'est moi, c'est ma main qui va vous couronner^ Que si votre malheur par le trône s'eiïace, Malgré les envieux c'est moi qui vous y place. Condamnez-vous ma joie, et dans ce doux appas...
AXUNE.
Oui, cruel, puisqu'enfln tu ne m'y places pas. Je ne t'en ai déjà que trop dit pour ma gloire, Achève de jouir de toute ta victoire, Et vois une princesse aux dépens de sa foi^ Murmurer d'un bonheur qui ne vient pas de toi. Lorsqu'à te couronner la reine a paru prête, Qu'il fallait me résoudre à te voir sa conquête, J'ai voulu, j'ai tâché de vaincre mes désirs. Mais ce n'a pas été sans pousser des soupirs. Contre tes intérêts mon cœur pressait ma flamme, Je souhaitais ta gloire, et j 'en tremblais dans l'âme. Qui te rend dans mon sort le cœur moins abattu? Est-ce défaut d'amour, est-ce excès de vertu ? L'un et l'autre de toi m'est un parfait outrage; Et si d'un pur amour tu m'as offert l'hommage. Devrais-tu me réduire à soupirer tout bas De voir qu'en me perdant tu ne soupires pas?
ARURATB.
Ah I Si ce pur amour qu'en moi vous fîtes naître N'a pu jusques ici se faire assez connaître, Paroù pourrais-je mieux vous en prouver l'ardeur. Que par la pleine joie où nage tout mon cœur? Vous régnez, et mon sort s'attachant tout au vôtre, Ce triomphe pour moi l'emporte sur tout autre. Pour en jouir sans trouble et dans sa pureté. Tournez ainsi que moi les yeux de ce côté. Ne voyez que la gloire où le ciel vous appelle. Ne voyez que ce trône...
AXIANE
Et le puis-je, infidèle?
Carqui d'un trôneseulveutqu'un cœur soitcharmé, Ou trahit ce qu'il aime, ou n'a jamais aimé. Ah, que je m'abusais quand j'ai cru que la reine Par l'offre de sa main, te causait quelque peine I Tu régnais, et l'éclat d'un sort si glorieux Pour les tourner vers moi ne te laissait plus d'yeux. Tu te livrais entier aux charmes d'un empire Dont ton amour vaincu...
ARIARATE.
Que vous entends-je dire?
Moi, j'eusse consenti sous l'espoir de régner, A perdre...
AXIANB.
Et quel motif te l'eût fait dédaigner ?
ARURATE.
L^amour, ce pur amour dont tout l'excès éclate Lorsqu'Oronte vous cède aux vœux d'Ariarate. Peut-il vous arracher à l'hymen d'un grand roi?
AXUNE.
Non, ce n'est point parla que je me plains de toi. Je te l'ai déjà dit, il est beau que ton âme. Immole à ma grandeur tout l'espoir de ta flamme; Mais serait-ce une honte indigne d'un grand cœur D'en laisser échapper au moins quelque douleur?
Ne saurais-tu souffrir, ingrat, qu'une princesse Pour prix de son amour te coûte une faiblesse, Ou crois-tu qu'à rougir il fallut t'apprêter, Si quand tu perds mon cœur tu l'osais regretter? Ah I Contre ton amour, contre son arrogance Que n'ai-je fait agir l'orgueil de ma naissance; Et pourquoi me laissais-je arracher un aveu Qui m'a fait tant de peine et te touche si peu?
ARURATE.
Il fait tout mon bonheur, il fait toute ma joie; Mais, quand du ciel, sur vous la faveur se déploi Serait-ce vous aimer que mêler mes regrets Aux pompes d'un destin qui remplit vos souhait]
AXUNE.
Qui remplit mes souhaits?
ARURATE.
C'estdequoijemeflatli Avant que d'en douter voyez Ariarate; Et si, le connaissant, vous avez quelque ennui Que Rome vous engage à régner avec lui, Si, lui donnant la main, ma princesse est capaiil De regretter ailleurs quelque chose d'aimable, L'excès de ma douleur alors lui fera voir Jusqu'où peut ce dégoût porter mon désespoir. Alors ce désespoir lui montrera sans cesse Si je crains que son cœur me coûte une fall^ Et si de son bonheur j'ai pu me réjouir Qu'assuré qu'elle-même aimerait d'en jooir.
AXUNE.
Va, tu seras content; et, puisque c'est te plaire, Sans regret, sans murmure, il faut te satisfaire. Je m'abandonne au tr6ne, et ne vois plus eu toi Que ce qui te pouvait rendre indigne de moi. Crois déjà que régnant avec Ariarate, Il n'est plus rien ailleurs qui m'attire ou me flatte Et que sa main m'attire un bonheur si parfait. Que j'aurais fait ce choix si Rome ne l'eût fait. Aussi bien, quand j'aurais à soupirer sans cesse, Il suffit qu'une fois j'ai fait une bassesse, Je t'empêcherais bien d'espérer la douceur De t'applaudir jamais des peines de mon cœar: Tu me verrais égale, et tranquille, et constante, Montrer dans mes ennuis l'âme la plus conlenti^ En démentir l'atteinte, et ne rien témoigner Qui parût m'aCTaiblir la douceur de régner.
ARURATE.
S'il m'est permis d« croire à ce que j'en présume, Cette douceur toujours sera sans amertume; Et pour ne taire plus ce qui doit éclater, Sachez.. 4
AXIANB.
La reine vient, et c'est trop l'écouter.