SCÈNE II D. FERNAND, LÉONOR, JACINTE, PHILIPIN
LBONOR.
Une telle visite a lieu de vous surprendre.
D. FBRNAND.
Elle m'honore trop, et j'en suis trop confits.
LBONOR.
Pourvousvoir,donFernand,j'auraisfaitencofplus, Puisqu'avec passion j'ai souhaité connattre L'homme le plus savant qu'on ait jamais vu naître. Ah! Jacinte, je tremble, et n'ose m'expliquer.
D. FBRNAND.
Madame, à ce discours je ne puis répliquer, Un éloge si haut m'en met dans l'impuissance; Je possède en effet quelque faible science. Mais...
LBONOR.
Non, non, c'est en vain que vous vous ravalez. Je sais votre mérite et ce que vous valez. Et que faire parler un qorps privé de vie, N'est que le moindre effet de votre astrologie.
D. FBRNAND.
Ce que vous en croyez m'est trop avantageux : Mais puis-jevous servir? Je m'en tiendrais heureux
LBONOR.
Ahl donFernand.
D. FBRNAND.
D'où vient que votre cœur soupire :
LÊONOR.
Vous pourriez m'épargner la honte de le dire, Puisque ce haut savoir dont chacun est jaloux, Vous fait connattre assez ce que je veux de vous.
D. FBRNAND.
Je ne puis vous souffrir une honte si vaine, Car je ne puis savoir le sujet qui vous mène : Ce que vous me direz en cette occasion Ne saurait augmenter votre confusion.
LÉONOR
Mais que vous servira d'entendre ma faiblesse? Vous ne savez que trop le désir qui me presse. Me montrera vos yeux, c'est vous ouvrir mon cœur : Ne me traitez donc pas avec tant de rigueur ; Et puîsqu'à vous parler je suis si peu hardie, Faites ce que je veux sans que je vous le die.
LE FEINT ASTROLOGUE, ACTE IIl, SCÈNE U.
PHILIPIN, à D. Fernand, Elle dit bien, monsieur, songez à l'obliger.
D. FERNAND, à PhiUpin,
Je croîs qu'elle a dessein de me faire enrager. Deviner sa pensée! Est-elle raisonnable I Et suis 'je pour cela magicien ou diable?
PHILIPIN.
Payez encore un coup de galimatias,
Et dites de grands mots qu'elle n'entende pas.
D. FERNAND, à Léonor.
Sans vouloir feindre ici, je confesse, madame. Que je puis pénétrer les secrets de votre àme. Voir à nu votre cœur, lire dans votre sein ; Mais sachez que pour vousje m'emploierais en vain, Si vous ne témoignez, par un récit sincère, Votre consentement à ce qu'il faudra faire : Peut-être tâchez-vous de voir par cet essai. Si je suis ce qu'on dit, et si ce bruit est vrai ; Mais gardez d'empêcher l'efTet de ma science, U y faut une entière et pleine confiance : J'ai mes règles à part, et n'agis pas toujours Selon qu'apparemment les astres ont leurs cours : La force de mon art passe un peu l'ordinaire; Et pour vous en donner une preuve bien claire. Je vais vous découvrir, si vous le souhaitez. Quelle est votre pensée, à quoi vous la portez. Si votre cœur est libre, ou quel objet l'enflamme. Et ce que vous avez de plus caché dans l'âme; Mais aussi, cela fait, ne me demandez rien. Je ne puis rien pour vous.
LéONOR.
Quel malheur est Je mien.
Qu'il faille me résoudre à vivre infortunée, Ou rougir du récit où je suis condamnée! J'aime, et le digne objet qui règne sur mon cœur Par cent et cent devoirs s'en est rendu vainqueur ; Mais encor que pour lui j'eusse un amour fort ten-
n m'a quittée enfin pour s'en aller en Flandre, Avec tant de mépris, que, sans me dire adieu, Il a pu se résoudre à partir de ce lieu. On me vient toutefois d'apporter cette lettre. Qui me promet encor ce qu'il m'osa promettre. Et m'assurant pour lui d'un immuable amour. Me fait avec ardeur souhaiter son retour : Je brûle de le voir ; et quoiqu'on apparence, L'efi'et de ce désir passe toute puissance. J'ai su que par votre art de tous si fort vanté. Vous pourriez surmonter cette difficulté, Et dès ce même soir faire à mes yeux paraître Celui qui de mon âme a su se rendre maître. Ainsi, si d'un beau feu jamais la noble ardeur Pour un objet aimable échauffa votre cœur. Par l'amour, par ce dieu que chacun appréhende. Ne me refusez pointée que je vous demande.
D. FERNAND, à Philipin,
Que lui pourrai-je enfin répondre là-dessus? PHILIPIN à D, Fernand,
Appelez au secours le grand Nostradamus.
D. FERNAND
Le vieillard astrologue était moins redoutable.
PHIUPIN.
Dites-lui qu'il faut faire un pacte avec le diable.
D. FERNAND, à Léonor,
Madame, je ne sais pour qui vous me prenez, Ni ce que de mon art vous vous imaginez, Car où prétendez -vous que je puisse aller prendre Un homme que vous-même avouez être en Flandre ?
Ah! Vous faites encor des prodiges plus grands. Votre pouvoir peut tout, j'en ai de sûrs garants.
PHILIPIN, bas.
J'en eusse osé jurer.
D. FERNAND
Croyez qu'on vous abuse.
L'impossibilité seule fait mon excuse.
Mon art pour vous servir n'est point assez puissant; S'il faut faire à vos yeux paraître un homme absent, C*est ce qu'on ne fait point par simple astrologie ; Ces fantômes parlants ne vont que par magie, Dont la noire science étant sujette aux lois, D'un courage bien noble est rarement le choix. D'ailleurs, la vision est fort mélancolique D'un esprit enfermé dans un corps fantastique; Cette apparition pleine d'horreur en soi Fait pâlir bien souvent les plus hardis d'efi'roi, Et vous y manqueriez sans doute de courage.
LÉONOR
Non, non, de mon amant si ce spectre a l'image, Dans cette vision, dans ce charme trompeur J'aurai plus de plaisir que je n'aurai de peur : Mais vous vous défiez peut-être d'une femme. Et croyez qu'un secret soit mal sûr...
D. FERNAND
Non, madame; Car je l'avoue enfin, puisque vous m'en pressez, Pour remplir vos souhaits mon savoir peut assez, Et si j'ai dit d'abord qu'il m'était impossible. C'est parce que j'y trouve un obstacle invincible : Vous m'avez dit qu'en Flandre est cet amant heu- Ainsi je ne puis rien, la mer est entre deux, [reux, Cet élément sauvage â mes charmes s'oppose, Et fait de mon refus la vraie et seule cause.
Cet obstacle de mer est facile à lever, Car de longtemps en Flandre il ne peut arriver, Puisque depuis huit jours ayant quitté la ville, A Burgos quelque temps sa présence est utile, Un procès l'y retient.
D. FERNAND, à Philipin,
A ce coup m'y voici.
PHILIPIN, à D. Fernand, C'est depuis peu qu'on croit don Juan loin d'ici : Si c'était lui, monsieur?
D. FERNAND, à Philipin,
Cela pourrait bien être.
Sans nous trop engager, tâchons de le connaître. S'il est ainsi, madame, il reste seulement