LE BARON D'ALBIKRAC, ACTE I, SCÈNE V
Mais la difficulté, c'est que votre barbon A bien usé le vôtre.
LA TANTE
Hé, moQ Dieu, le voit-on?
Mes ans aux yeux de tous sont-ils si manifestes?
Avec un peu d'emprunt vous avez de beaux restes; Et certain charme en vous saute encor tant aux
[yeux, Qu'il en est, à vingt ans, qui ne valent pas mieux. Mais, entre vous et moi, qui connais vos affaires. Vous en avez au moins trente surnuméraires, Cest quelque chose.
LA TANTE
Ainsi tu me tiens hors d'état De plus faire divorce avec le célibat?
LISETTE
Non, un mari pour vous est un point nécessaire.
LA TANTE
Les gens ont, sans cela, tant de peine à se taire. Que pour 6ter tout lieu de médire de nous...
LISETTE
Hé, si Tune s'en plaint, Tautre le trouve doux. Dans la fleur de nos aus, où tout aime à nous rire, C'est gloire que de nous on s'attache à médire ; Et j'en sais qu'on verrait pester au dernier point. Si de leurs soupirants on ne médisait point. Les belles, à l'envi, tirent de ce murmure. Du c6té du mérite, un favorable augure; C'en est aussi la marque; et, sans expliquer rien, Si Ton a leurs faveurs, on les achète bien : Mais dans l'&ge où pour nous manque la complai- Malheur à qui ne fait taire la médisance, [sance. Grand opprobre, madame.
LA TANTE
Il est rude en tout temps*
LISETTE
Et beaucoup plus encor quand on a nombre d'ans. Croyez-moi, sur ce point la médisance est vraie. Étant vieille. Ton n'a que les amants qu'on paie; Et je laisse à juger, la belle passion Qui s'allume ou s'éteint selon la pension?
LA TANTE
Ah, Lisette!
LISETTE
Excusez, je parle avec franchise*
LA TANTE
En est-il...
LISETTE
Non, témoin notre vieille marquise.
Qui, ne pouvant trouver de galant tout entier. Se contente, dit-on, qu'on serve par quartier. Pour quatre pensions il faut bonne finance.
LA TANTE
Et puis, n'ai-je pas lieu de fuir la médisance?
LISETTE
Oui, sans doute, et de vous on en dirait autant. Mais, en fait de mari, ne barguignez point tant; Le vouloir jeune et riche...
LA TANTE
Hé, pour le bicD, Lisette; Tu sais que ce n'est pas...
LISETTE
L'affaire vaut donc faite, Le baron d'Albikrac sera votre vrai fait.
S'i) a si bonne mine...
USETTE.
Ah, madame!
LA TANTE
En effet, J'y puis songer.
LISETTE
Surtout, suivez ma tablature; Gardez toujours la bourse, et donnez à mesure. Quand on a, comme vous, force écus bien comptés, On peut faire à propos ses libéralités : n est d'heureux moments où l'on trouve son comp-
LA TANTE. [tf.
Si j'osais m'amuser de Léandre ou d'Oronte, J'aurais bientôt choisi.
LISETTE
Le respect les retient, Peut-être ils parleront si notre baron vient. Souvent la jalousie est ce qui nous enflamme.
LA TANTE
Mais il semble qu'Oronte et ma nièce...
LISETTE
Midime.
LA TANTE
Tout de bon, à l'oreille il aime à lui parler.
Croyez qu'il ne lui dit que des contes en Tair. Elle est si jeune encor...
LA TANTE
Défions-nous de Tige, Il en est, dès douze ans, que la fleurette engage; Et le cœur...
LISETTE
Il est vrai, c'est un oiseau si fin Qu'il faut, pour l'attraper, venir de bon matin. Mais, quant à votre nièce, à moins d'en vouloirrire. On ne peut...
LA TANTE
La voici, voyez ce qui l'attire; n faut que je l'éloigné.
LISETTE
Ah ! gardez-vous-en bien :
Vous savez que Léandre aime votre entretien; Et s'il peut avec elle embarrasser Oronte, Je crois qu'auprès de vous il trouvera son compte.
LA TANTE
Gela se pourrait bien ; mais s*il fallait aussi Que ma nièce...
LISETTE
N'ayez pour elle aucun sooci.