IX
4 OLIVIER
Pour ce qui est de ses qualités, je t'ai entendu toimême te plaindre de son humeur, de sa coquetterie.
POLIGNI.
Sa coquetterie ! eh ! mais pas tant; je ne vois pas cela. Je te jure, mon ami, que tu t’abuses sur son compte, ou que Lu as des préventions contre elle.
OLIVIER
M'en préserve le ciel! Moi, ce que j'en dis, c’est pour toi; et, si les avis, les conseils d’un ami peuvent t’'éclairer…
POLIGNI.
Des avis ! des conseils ! Je n’en veux pas, je ne veux rien écouter. Si quelque illusion, si quelque erreur m'abuse, qu’on se garde de la disiper, qu’on me la laisse tout entière; je m’y plais, je veux y rester.
OLIVIER
Mais si l'on te prouvait à toi-même que ce mariage ne te convient pas.
POLIGNI, hors de lui.
Ce mariage ! rien ne peut lerompre; il faut qu'il ait lieu. Sais-tu que maintenant c’est mon seul espoir ? sais-tu que, s’il venait à manquer, ce serait fait de moi, de mon honneur, de ma vie, et que je n’aurais plus qu'à me brûler la cervelle ?
OLIVIER
Y penses-tu ? c'est du délire, de la passion; tu l’aimes donc avec excès ?
POLIGNI , avec un sourire amer.
L’aimer... moi, l’aimer ! crois-tu donc que la fata-
ACTE V, SCÈNE IL. 193 lité qui me poursuit m’ait ôté le sens, le jugement, ait assez fasciné mes yeux pour me cacher la nullité de son esprit, la sécheresse de son cœur, la vanité, seul mobile de ses actions? Crois-tu que, tout à l'heure encore, Je ne l’aie pas vue, dans le salon, entourée d’une foule de jeunes fats, dont son sourire sollicitait les hommages ?
OLIVIER
Et tu l'as souffert?
POLIGNI.
Et que m'importe à moi !
OLIVIER
Qu'’entends-je?
POLIGNI.
Je t'en ai trop dit pour te rien cacher. Aussi bien, je suis trop malheureux, et j'ai besoin d’un ami à qui confier mes peines. Oui, sans ce mariage, je suis perdu, déshonoré, obligé de fuir: à toi-même, je t’enlève le fruit de tes travaux!
OLIVIER
Qu'importe ! sois heureux !
POLIGNI.
Je ne le puis : je dois six cent mille francs! OLIVIER.
Grand Dieu !
POLIGNI.
Et je ne te parle pas de mes inquiétudes, de mes craintes , de mes tourmens: voilà ce qui m'en coûte pour être agent de change.