‹ Theatre Complet. Tome 9 Valerie Seconde EditionChapitre 50 sur 306 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

DORBEVAL, POLIGNI.

DORBEVAL, le regardant sortir.

Ce pauvre Olivier ! ce ne sera jamais qu’un homme de talent, et pas autre chose. Ah ça! nous avons

ACTE I, SCÈNE V. : 83 commencé par les plaisirs, c’est dans l’ordre ; maintenant parlons d’affaires. Je t'ai dit, il y a quelques jours, que J'espérais te donner de bonnés nouvelles ; je comptais sur le neveu du ministre, monsieur de Nangis, un charmant jeune homme, qui est l’ami de la maison; mais depuis quelques jours on ne le voit plus : je ne sais ce qu'il devient ; ct cette préfecture que nous sollicitions…

POLIGNI.

Eh bien ?

DOR BEVAL,

Eh bien ! nous ne l’aurons pas.

POLIGNI.

Ah ! mon Dieu !

DORBEVAL.

J'ai du crédit à la banque, mais peu au ministère ; et plus j'y pense, plus je suis enchanté que nous n’ayons pas réussi.

Vraiment !

DORBEVAL.

Je te parle dans ton intérêt. Comment peut-on courir la carrière administrative? rien de certain, rien de positif: des appointemens ne sont pas des rentes. Un négociant qui fait faillite n’est souvent pas ruiné pour cela: au contraire; mais un préfet qui n’est plus préfet, qu'est-ce que c’est ?

POLIGNI.

C'est vrai; mais quel parti prendre?

DORBEVAL.

Rester libre, indépendant. J'avais déjà réfléchi à ta position, et n’avais pas attendu pour cela le service que tu nvas rendu; mais maintenant à plus forte raison. Oui, mon ami, jy suis engagé d'honneur ; c'est à moi de songer à ta fortune, à ton avancement, et j'ai deux partis à te proposer. Le premier, c’est de faire valoir tes fonds, et je m'en charge.

POLIGNI, avec embarras.

Mais pour faire valoir ses fonds, il faut en avoir. DORBEVAL,

Je sais bien que tu n'es pas comme moi, que tu n'as pas des millions ! Mais tu es riche, tu es à ton aise, tu mènes dans le monde une belle existence, et quand le diable y serait, tu as bien cent mille écus ! Qu'’estce qui n’a pas cent mille écus ?

POLIGNI, embarrassé.

Mais moi... par exemple.

DORBEVAL.

Est-ce que tu n’aurais que deux cent mille francs ?

POLIGNI, à part.

Quelle humiliation ! (Haut.) Je ne sais comment te

Pavouer, mais avec toi qui es mon ami, et qui ne me

trahiras pas, je suis obligé de convenir que je n'ai pas même deux cent mille francs.

DORBEVAL, d'un air de compassion.

Pas même deux cent mille francs! Ce pauvre Po-

ligni ! (Lui prenant la main.) Je n’en dirai rien, mon ami,

et cela restera 1à, tu peux en être sûr ! Mais alors il

ACTE 1, SCÈNE V. 85 faut prendre l'autre parti, il faut te faire agent de change.

POLIGNI.

Y penses-tu ? Des charges dont le prix est énorme!

DORBEVAL.

Le moment est excellent : elles sont diminuées de beaucoup ; elles ne valent plus que huit cent mille francs, et elles baisseront encore.

POLIGNI.

Mais cemment veux-tu ?....

DORBEV AL.

Il ne faut pas que tu paraisses là-dedans. Tu me feras tantôt ta procuration bien en règle ; et moi qui suis à mème de savoir tout ce qui se passe, je saisirai la première occasion. Il y en a qui veulent vendre, je le sais, et demain, après demain, d’un instant à l'autre, cela peut être terminé.

Mais réfléchis donc : huit cent mille francs ! com-

ment veux-tu que je les paye ?

DORBEVAL.

Tu feras comme tout le monde: tu feras un beau meriage. Voilà maintenant comme on achète une charge : celles d’avoué, de notaire, ne se paient pas autrement, et je n'aurais rien fait pour toi si, en te conseillant une pareille acquisition, je ne te donnais pas les moyens de la payer. Je ne te proposerai pas de t'avancer les fonds, parce qu'il faudrait toujours que tu me les réndisses, et que cela reviendrait au même; mais je te proposerai un fort beau parti, une

jeune héritière fort agréable. Je ne te dis pas que ce soit une beauté...

POLIGNI.

J'entends : elle est laide à faire peur.

DORBEVAL. .

Du tout ! elle à cinq cent mille francs, et je réponds d'avance de son consentement, car il dépend de moi.

POLIGNI.

Comment ?

DORBEVAL.

Oui, mon cher, c’est Hermance, ma petite cousine et ma pupille. Comme son tuteur, je dois veiller à ses intérêts, et, par respect pour l'opinion, je ne peux pas la donner à quelqu'un qui n'a rien, mais je peux la donner à un agent de change; vois si tu veux le devenir.

POLIGNI.

Je suis confus de tant de bonté, de tant de générosité. Mais d'abord , je connais fort peu ta pupille. Je l’ai vue quelquefois chez ta femme, à ses soirées, et j'ai dansé hier avec elle deux ou trois contredanses.

DORBEVAL.

Eh bien! l’entrevue est faite! La contredanse de rigueur | l’usage n’en veut qu’une ; vous êtes donc en avance. Du reste, si dans ces mariages-là tu veux savoir la marche à suivre, la voici: on parle aux parens, tu m'as parié; on demande : combien a-t-elle ?

ACTE {, SGÈNE V. 8 je te l'ai dit; est-ce que je ne ai pas dit cinq cent mille francs ?

POLIGNI.

Si, mon ami, mais je te ferai observer que son caractère... non pas qu’il ne soit excellent; mais .il m'a paru bien léger, bien futile.

DORBEVAL.

Je conviens qu’elle a été, pendant huit ans, dans un des premiers pensionnats de Paris ; malgré cela, il n’est pas impossible... Il y a de bons hasards, des naturels qui résistent ; et puis, écoute, elle a cinq cent mille francs.

POLIGNI.

J'ai bien entendu; mais il me semble qu'à son goût pour la parure, à la manière dont elle reçoit les hommages des jeunes gens, il se pourrait bien qu’elle fût un peu coquette.

DORBEVAL.

C’est possible! Je n’en sais rien; miais, ce que je sais, c’est qu’elle a... | POLIGNI, avec impatience.

Eh ! j'en suis bien persuadé,

Eh bien ! alors, pourquoi hésites-tu ? Car dans toutes les objections que tu m'as faites, il n’y en à pas qui ait apparence de raison.

POLIGNI.

C’est qu'il en est une dont je n’osais pas te parler, une qui est la plus forte de toutes, ou plutôt la seule véritable. J'aime’ quelqu'un.

DORBEVAL.

Toi! c’est différent : si tu me parles d’amour quand je te parle raison, nous n’allons plus nous entendre. Qu'est-ce que je voulais ? agir en ami, m’acquitter envers toi, faire ta fortune ; mais si tu préfères un mariage d’inclination, je ne prétends pas te tyranniser, et je ne dis plus rien ; d'autant que moi-même aussi, tu le sais, j’ai autrefois donné dans les mariages d'inclination. Il est vrai que la position était bien différente: j'avais de la fortune ; j'ai enrichi une femme qui n'avait rien, ce qui m'a fait de l’honneur dans le monde, et ce qui de plus, j'ose le dire, était fort bien calculé ; car, quoique nous ayous souvent des discussions, elle est obligée, par devoir, de me complaire en tout, de m’aimer, de m’adorer; je n’ai pas besoin de m'en mêler, ni de rien faire pour cela : j'ai fait sa fortune. Mais toi, mon cher, qui, d’après ton propre aveu, n'as pas même deux cent mille francs !.…..

POLIGNI.

Et qu'importe ? Plût au ciel que je fusse le maître de n’écouter que mon cœur, plût au ciel qu’elle fût libre! je serais trop heureux de lui offrir, avec ma main, le peu de bien que je possède.

DORBEVAL.

Comment ! elle est mariée !

POLIGNI.

+ Hélas ! oui; sacrifiée par sa famille, elle a épousé un vieillard, un ancien militaire, monsieur de

ACTE 1, SCÈNE V. 89 Brienne, qui l’a emmenée en Russie, où elle est depuis trois ans.

DORBEVAL.

Elle est mariée! elle est en Russie ! et c’est pour une pareille chimère que tu compromets ton avenir, que tu refuses un mariage superbe! Maïs si elle était ici, elle serait la première à t'y engager, ou cette femme-là ne t'aime pas; elle en a épousé un autre par devoir, suis son exemple ; et quand le devoir nous ordonne d’être heureux, d’être riche, d’être considéré, 1l est doux, il est beau de lui obéir, et c’est ce que tu feras. Tu es décidé, tu n’hésites plus ?

POLIGNI.

Nous en reparlerons ; nous verrons.

DORBEVAL.

Non, mon cher, il fant brusquer la fortune, la saisir au passage ; je te parle en homme qui la connaît et qui a souvent affaire à elle.

POLIGNI.

Dorbeval, de grace !

DORBEVAL.

Il faut te prononcer : oui, ou non.

POLIGNI.

Eh ! morbleu ! laisse-moi, fais ce queiu voudras. DORBEVAL.

Enfin... Ce n’est pas sans peine. Voici ma ferme

et ma jeune pupille.

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