‹ Théâtre complet. Vol. 1-8 (volume 2)Chapitre 137 sur 305 · ACTE I, SCÈNE XII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE XII

GERMAINE

Sans compter quil organise une grande fête en mon honneur... Parfaitement! Chez lui... Un assaut entre le fameux tireur italien Pianoli et l'illustre professeur d'Astarac... Il va venir nous inviter.

BRANCOUR.

Dis donc, Germaine, tu ne commences pas à le trouver un peu encombrant. Le Hercheur? Et un peu ridicule?

GERMAINE

Je l'avoue, mais il m'amuse assez!

BRANCOUR.

Moi, il commence à m'amuser un peu moins... J'ai même assez ri avec lui...

GERMAINE

J'espère que tu ne vas pas l'empêcher de me faire la cour... Il n'y a pas tant de distractions

ici !

BRANCOUR.

Il y a distractions et distractions... Ça dépend avec qui on les prend et en quoi elles consistent... Le Hercheur n'est pas le premier qui te fasse la cour...

GERMAINE

Dieu merci !

BRANCOUR.

Et je n'ai pas d'hostilité particulière contre lui... Il n'est pas très intelligent, mais il est assez bien élevé... C'est mon ami de cercle... C'est un de ces hommes qu'on peut recevoir ou ne pas recevoir... Il n'a qu'un défaut, mais il La bien. Il est un peu... je ne dirai pas compromettant, mais voyant... C'est le mot, il est voyant... Quand il parle avec une femme, on le voit. Ça

peut être la source de potins qui ne sont pas graves, mais qui deviennent vite agaçants...

GERMAINE

Ce n'est pas pour moi que tu dis ça, j'espère?

BRANCOUR.

Ce n'est pas seulement pour toi... C'est pour Fernande, c'est pour Colette, c'est pour toutes les femmes qui nous entourent...

Voyons... voyons, mon chéri... pas de ces petites finesses entre nous... Tu te moques de la réputation de Fernande comme de celle de Colette et ce nest pas pour elles que tu dis ça, c'est poui; moi.

BRANCOUR.

Eh bien, je l'avoue... Et je ine demande décidément si Le Hercheur est une bonne relation pour de simples bourgeois comme nous.

GERMAINE

Ecoute, Julien... je suis un peu interloquée... car c'est la première fois que tu me fais des observations pareilles... Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier ou avant-hier? Je ne comprends pas. Ce que je vois, c'est que tu ne veux plus que nous fréquentions Le Hercheur. Ne le fréquentons plus, mon ami, ça m'est complètement indifférent.

BRANCOUR.

A la bonne heure! Voilà ce que je voulais obtenir de toi !

GERMAINE

N'en parlons plus. Seulement, je te préviens que nous allons commettre une gaffe.

I, SCÈNE Xll 209

BRANCOUR.

Une gaffe ?

GERMAINE

Oui... car s'il y avait des potins, ne t'imagine pas que tu les arrêterais avec ces manières-là !

BRANCOUR.

Pourquoi ?

GERMAINE

Le Hercheur est, depuis longtemps, reçu dans notre intimité; tous nos amis le voient chez nous régulièrement. Ils ne trouvent rien à redire à sa présence. Tu as toujours accepté la petite cour plus ou moins discrète qu'il me fait sous tes yeux parce que ça me distrait quand tu es à l'usine. Maintenant, tu prétends qu'il y a des potins; je les ignore, et, jusqu'aujourd'hui, tu les ignorais toi-même. Ils ne sont donc pas bien vieux. Tu ne me dis même pas en quoi ils consistent, je ne le cherche pas... C'est ton affaire. Mais il paraît qu'il y a des potins. Eh bien, mon ami, quand on va voir Le Hercheur cesser brusquement ses visites chez nous, alors, oui, il y aura des potins ! Et, cette fois, nous saurons lesquels !

BRANCOUR.

Eh bien, on se demandera pourquoi il ne vient plus, mais on ne se demandera plus pourquoi il vient.

GERMAINE

A ton aise... Par exemple, tu vas faire cette commission toi-même. Le Hercheur doit venir déjeuner, tu lui diras ça au dessert! Je suppose que tu ne comptes pas sur moi!...

BRANCOUR.

Oh! il ne me fait pas peur... Je le lui dirai bien à l'occasion ! Mais nous n'en sommes pas

là. Il ne s'agit que de lui faire comprendre une certaine situation. Il me semble que c'est plutôt ton affaire que la mienne.

GERMAINE

C'est entendu, mon ami, c'est compris. Je vais avoir une explication avec Le Hercheur et je vais le congédier, sois tranquille. Je vais lui dire: « Mon mari est jaloux de vous. Tout le monde prétend que je suis votre maîtresse. Ça froisse Julien. Il ne faut plus nous voir! »

BRANCOUR.

Comme c'est spirituel et délicat...

GERMAINE

Trouve mieux, mon ami, trouve mieux.

BRANCOUR.

Ce ne sera pas difficile... Et, pour commencer, je lui écrirai demain que je refuse son invitation.

GERMAINE

Excellente idée ! Mais il ne faut pas faire ça demain... il faut le faire sans retard.

BRANCOUR.

Mais je le ferai après déjeuner.

GERMAINE

Non! non! tout de suite... Je suis curieuse d'assister à ça...

Comme tu voudras.

(Enlre Hector.)

GERMAINE

Le voici... Le Hercheur!

HECTOR

Madame?...

A( IK I, SCÈNK XII 211

GERMAINE

J ai transmis à mon mari votre aimable invitation.

HECTOR

Oui, cher ami... Ce sera une véritable attraction. Je viens de recevoir une dépèche du chevalier Pianoli : Considère comme le plus beau jour de ma vie celui où tirerai contre illustrissime professor d'Astarac chez vous. Vous embrasse tous. Pianoli. (Parlé.) J'ai fixe la fête au 5 octobre, dans un mois. J'ai invité tous mes amis, et je conapte sur vous.

BRANCOUR.

Malheureusement, mon cher Le Hercheur, c'est impossible. Nous ne pourrons, ni ma femme ni moi, assister à cette belle fête sportive.

HECTOR

Que me dites-vous là?

BRANCOUR.

Ici, à Aix, nous nous reposons, nous cherchons des distractions... Mais à Paris, mon cher, c'est le travail, la vie sérieuse. . . et j 'ai décidé d'ailleurs de changer complètement mon existence. Ne comptez donc pas sur nous.

HECTOR

Mais c'est un désastre, Brancour! Je ne peux pas accepter ça, ça dérange tout mon programme. Après l'assaut Pianoli-d'Astarac, j'avais eu une idée artistique : la reconstitution du duel au seizième siècle.

GERMAINE

Ah ! charmant !

HECTOR

N'est-ce pas, chère madame? Et pour finir, je vous avais réservé une surprise. Je voulais don'

ner quelques assauts damateurs estimés et je me faisais une joie de me mesurer avec vous.

GERMAINE

Oh! ça non... mon mari n'est pas de force!

BRANCOUR.

Comment, pas de force !... Comment le sais-tu ?

GERMAINE

Oh! mon ami, c'est visible.

HECTOR

Mais, pas du tout, j'ai vu maintes fois Brancour sur la planche, au cercle. Il a un fort joli jeu.

Contre un amateur ordinaire, oui... Je ne l'en empêcherais pas... mais contre vous... ce n'est pas possible. N'est-ce pas, mon chéri ?

BRANCOUR.

Pardon ! Ça, ça me regarde !... Et du moment qu'il s'agit de tirer contre Le Hercheur, c'est différent ! Et je serai fier de voir mon nom figurer à votre programme en face du vôtre.

HECTOR

A la bonne heure!... Alors, je puis annoncer?...

BRANCOUR.

Vous le pouvez.

(Cloche du déjeuner.)

HECTOR

Je vais faire part de cette bonne nouvelle à tout le monde.

BRANCOUR, à Gennaiite.

Eh bien! tu es contente? Tu es arrivée à tes fins !

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