ACTE I, SCÈNE I
PIERRE
Bah ! Et quand ça ?
BAROIS.
Hier soir, mon ami.
PIERRE
Toute seule ?
BAROIS.
On ne quitte jamais la maison paternelle toute seule. Mais, dans l'espèce, on ne sait pas avec qui est partie cette enfant.
PIERRE
Et le père, qu'est-ce qu'il dit ?
BAROIS.
Il crie partout depuis ce matin... Il s'apprêtait même à déposer une plainte quand il a reçu une lettre de la jeune fille qui l'a complètement édifié.
PIERRE
Et que contient cette lettre ?
BAROIS.
Mademoiselle Riffard déclare à son père qu'elle veut vivre sa vie et qu'il n'y a pas moyen de faire ça dans une auberge.. Le père Riffard ignorait ce que signifie cette expression, « vivre sa vie ». Je la lui ai expliquée.
PIERRE
Et il a compris ?
BAROIS.
11 s'est écrié : « Quelle coquine ! » Alors, je suppose qu'il a compris. Eh ! eh ! c'est le premier enlèvement de jeune fille à Villensel depuis vingt ans !
PIERRE
Je vois que vous en prenez votre parti.
BAROIS.
Très bien... Evidemment, ce scandale éclaterait dans la haute bourgeoisie de Villensel, ça ferait plus de bruit, mais tel quel c"est encore un sujet de conversation pour deux ou trois jours.
PIERRE, rianl.
Dites donc, Barois... tâchez que ce ne soit pas un sujet de conversation avec ma mère... Elle n'aime pas beaucoup ce genre-là.
BAROIS.
Soyez tranquille. Je connais madame Ardouin et je l'admire.
PIERRE
Malgré son austérité?
BAROIS.
A cause de son austérité. Mon cher, les femmes austères, c'est ce qui empêche nos provinces de devenir des faubourgs de Paris. (Entre Hélène.) Ah ! chère madame... Comment allez-vous?
HÉLÈNE
Bien. Merci. (A Pierre.) Tu es prêt?
PIERRE
Oui. Le temps d'écrire une lettre et je pars... Je te retrouve ici dans un instant. Mais ce n'est pas la peine de m'accompagner à la gare.
HÉLÈNE
Gomme tu voudras.
PIERRE
Où est donc Germaine ?
HÉLÈNE
Elle est sortie un instant avec sa grand'mère.