ACTE I, SCÈNE V
mais elle devient vite inhabitable aux irréguliers ou aux réfractaires. Et j'en suis un maintenant!
HÉLÈNE
Et c'est à Paris que vous allez?
SÉBASTIEN"
Oui, madame.
HÉLÈNE
Et vous allez au hasard, sans relations, sans lettre de recommandation ?
SÉBASTIEN
J'en ai plein mes poches. J'en ai une pour Moulaine, notre député... Mais je ne m'en servirai pas...
HÉLÈNE
Pourquoi? Oh! mais mon père le connaît très bien, monsieur Moulaine!
SÉBASTIEN
Et moi donc! C'est pour ça que je n'irai pas le voir. Il me promettrait une place... il me ferait attendre six mois avant de me donner une réponse et pendant ce temps-là, je mourrais de faim, ce que je suis décidé à ne faire sous aucun prétexte.
HÉLÈNE
Vous riez de ces choses-là?
SÉBASTIEN
Ça m'empêche d'en avoir peur. J'ai aussi une lettre de recommandation pour le chef d'une usine très importante... Ce que j'ai appris ne me sera pas inutile pour ce métier-là. D'ailleurs, il faut vivre. C'est une préoccupation tellement forte qu'elle vous empêche de vous égarer dans des raisonnements et des nuances. 11 n'est plus question de discuter ni de se plaindre, mais d'agir. Vraiment la réalité est bonne : elle vous
maintient debout, lucide et quelquefois même très gai.
HÉLÈNE
Ah! vous avez raison... Mieux vaut lutter, mieux vaut se défendre, mieux vaut souffrir même que de traîner sa vie dans une situation morne et sans lumière, sans issue! (Un temps.) Et votre sœur, vous l'emmenez ?
SÉBASTIEN
Non. Elle va rester ici chez une de nos parentes qui veut bien s'en charger, en attendant que je puisse la prendre avec moi... En somme, oui, je pars un peu au hasard, je ne sais pas trop ce que je vais faire; il est possible que je ne revienne plus à Villensel, et c'est pourquoi j'ai tenu à vous faire mes adieux, qui sont peut-être de véritables adieux.
HÉLÈNE
Oh! que je suis triste de ce que vous me dites... Gomme il est cruel de voir ses amis s'éloigner... même ceux qu'on ne voit que rarement, et qui vous tiennent au cœur plus qu'ils ne croient.
SÉBASTIEN
Comme ce n'est pas pour moi que vous dites ça, je suis tranquille.
Si, c'est pour vous... Car je n'oublierai jamais que nous nous sommes connus presque enfants, que votre père et le mien étaient des amis et qu'ils avaient songé à nous unir... La vie en a décidé autrement.
SÉBASTIEN
Vous voyez que vous n'auriez pas été bien heureuse.