ACTE I, SCÈNE VIII MT
MADAME ARDOUIN
Ma pauvre chérie?... que j'ai été injuste ! Quelle douleur pour vous ! et pour moi quelle destruction de toute ma vie ! Quel écroulement ! Quel déshonneur pour la famille? Oh! le malheureux gar- (^on ! VA connaissez-vous cette femme avec qui il est parti?
HÉLÈNE
Oui, madame... il était son amant depuis longtemps...
MADAME ARDOUIN
Oh! je sais qui... je m'en doute... j'en avais l'affreux soupçon... Mademoiselle de Quernois... Une des plus vieilles familles du pays... Elle est jolie... Oh! c'est abominable!
HÉLÈNE
Non, madame, ce n'est pas mademoiselle de Quernois, qui est une très honnête fille, c'est mademoiselle Riffard.
MADAME ARDOUIN
La fille de l'aubergiste.
HÉLÈNE
Oui, madame, tout bonnement.
MADAME ARDOUIN
Ah ! il ne nous manquait plus que ça ! La fille d'un aubergiste, quelle indignité ! Que faire, ma pauvre enfant, que faire?
HÉLÈNE
Lisez ! Votre fils se met à ma disposition pour le divorce.
MADAME ARDOUIN
Le divorce ! Oh ! jamais !... Je vous en conjure, Hélène, ne prenez pas de résolution précipitée... Ne faisons pas un scandale affreux de ce qui n'est
encore qu'un malheur secret!... Non... pas de divorce... Votre père lui-même vous le déconseillera...
HÉLÈNE
Ce n'est pas moi qui lé demande, c'est mon mari.
Attendez ! Certes, je suis indignée contre mon fils, il a des torts immenses... Mais moi qui le connais mieux que vous, je sais ce qu'il y a de superficiel jusque dans ses fautes. Il est de ses hommes qui sont assez longs à s'assagir, mais qui, à un moment donné, s'assagissent pour toujours... et deviennent les meilleurs, les plus fidèles des maris... 11 est bon ! Il a un enfant ! il reviendra !
HÉLÈNE
Que m'importe !
MADAME ARDOUIN
Je vous dis qu'il regrettera cet égarement passager. Il le regrettera amèrement... Ne brusquons rien... Oui, je sais, vous n'avez aucune raison de me croire... Vous n'avez pas connu son père dont il est le vivant portrait... Son père, ma chère Hélène, m'a fait en détail, pendant cinq ans, ce que Pierre vous a fait en une fois. J'ai souffert avec la résignation d'une chrétienne et l'obscur pressentiment que je finirais un jour par être la plus forte. C'est ce qui est arrivé. Mon mari est revenu à moi et ne m'a plus quittée. Il a été du jour au lendemain, sans transition, sans effort, un époux accompli. Il s'était marié cinq ans trop tôt, voilà tout...
HÉLÈNE
Je veux bien, madame, ne faire aucun acte brusque. Et je consens donc à rester provisoire-
AC;TE I, SCÈNE VIII Ml
ment dans une situation fausse, et tout h fait contraire à ma dignité, mais c'est h mon père et à vous que je fais ce sacrifice.
Mefci, mon ehfant.
HÉLÈNE
Seulement, j'y mets une condition expresse.
MADAME ARDOUIN
Laquelle?
HÉLÈNE
Il ne me convient plus de rester à Villensel : je veux m'éloignef des bavardages et des observations de cette société qui m'est devenue intolérable et élever ma fille comme je l'entends !
MADAME ARDOUIN
Quitter Villensel ! Me quitter... Me priver de ma petite-fille !
HÉLÈNE
Vous n'en serez pas privée, madame.
MADAME ARDOtJlN.
Et OÙ irez- vous ?
HÉLÈNE
Chez mon père d'abord. Puis, je Verrai.
MADAME ARDOUIN
Mais vous rendez-vous compte que le moyen d'atténuer le scandale serait justement de ne pas nous quitter et d'y tenir tête ensemble !
HÉLÈNE
Le scandale, ce n'est pas moi qui l'ai provoqué. J'avais accepté la vie telle qu'elle était. Je n'étais jamais sortie du devoir ni de l'honneur et je n'en serais jamais sortie. Malgré la conduite de mon mari, je serais toujours restée une femme
loyale. Je puis en répondre. Mais aujourd'hui la situation a changé. Pierre abandonne sa femme et sa tille d'une façon vraiment lâche, vraiment abominable. 11 brise, sans remords, ma vie d'épouse et de mère pour suivre sa passion ou son plaisir. Eh bien ! je me considère à mon tour comme libre, comme entièrement dégagée vis-àvis de lui et de vous. Je veux essayer de me redresser contre ce malheur et contre cette déchéance injustes. Je ne les accepte pas, je ne me résigne pas ! C'est bien le moins, avouez-le î
MADAME ARDOUIN, la recjitrdunt et brusquement.
Et dire que vous êtes peut-être satisfaite du drame qui fond sur notre famille!
HÉLÈNE
Non, madame, mais je ressens un dégoût profond.
MADAME ARDOUIN
Hélène, j'ignore vos intentions véritables et le fond de votre pensée. Mais sachez ceci. Au-dessus de vos sentiments, il y a l'avenir de la famille et la considération. Et il restera toujours quelqu'un pour les défendre : moi !
HÉLÈNE
Contre votre fils, alors?
MADAME ARDOUIN
Contre tout le monde !
Ce n'est pas l'heure de me menacer, madame.
MADAME ARDOUIN
En attendant, je suis obligée d'accepter vos conditions. Nous verrons plus tard.