ACTE III, SCÈNE II 40.'i
pu venir te serrer la main au premier entr'acte, madame La Houbelle m'a retenu dans sa loge.
SÉHASTIKX.
Tu es bien placé ?
BAROIS.
A côté d'Hélène, ce qui fait que nous pouvons échanger nos impressions.
HÉLÈNE, riant.
Et ce n'est pas pour vous les reprocher, elles sont bruyantes, vos impressions! Quel enthousiasme !
SÉBASTIEN
Je ne te savais pas si grand musicien !
BAROIS.
Ce n'est pas la musique qui m'emballe, mon cher !... ni les artistes !... ni la Graza. Elle chante même un peu faux, la Graza... entre nous... Non, ce qui est prodigieux, dans une soirée comme celle-ci, c'est l'ensemble, c'est le total de tous les éléments qui la composent, la scène, la salle, les femmes, le luxe, et jusqu'aux autos qui sont à la porte du théâtre ! Tout ça se mêle dans notre esprit avec la musique, les décors, la lumière... On ne sait plus dans quel pays on se trouve ni à quelle époque ! Et on a l'impression d'être sous une énorme cloche de cristal qui nous isole du reste du monde ! Et quand je pense qu'hier je faisais une classe de philosophie dans un collège de province !
SËBASTIE.N.
Voilà ce que tu aurais dû dire à tes élèves î
BAROIS.
Mon vieux, pour des provinciaux comme nous, sais-tu ce qu'il y a de plus frappant à Paris,
406 HÉLÈNE AnOOUIN
aujourd'hui? C'est qu'il peut nous offrir des spectacles fabuleux, nous faire crier d'étonnement et d'admiration, mais qu'il est devenu incapable de nous émouvoir et de nous instruire. Il est trop tumultueux, trop fort ! C'est une espèce de monstre... Il a perdu la finesse et l'aristocratie que nous venions y chercher autrefois et qu'on ne trouvait que chez lui... Enfin! ne regrettons rien, c'est autre chose ! C'est peut-être aussi beau ! Seulement, il faut s'y habituer... On n'est plus dans un salon, on est dans une gare énorme oii chacun peut aller au guichet pourvu qu'il ait de quoi payer sa place...
SÉBASTIEN
Et elle est chère !
Oh ! toi, ne te plains pas... te voilà maintenant au bon endroit, restes-y ! Et surtout, ne laisse pas chiper ton tour !
SÉBASTIEN
Si je te disais qu'on commence à me regarder de travers et que j'ai déjà des petits ennemis!
DAROIS.
Tu en auras de plus grands et davantage à mesure que tu monteras. Les ennemis, ça sert à mesurer la hauteur oii on est.
HÉLÈNE
Hein! Barois... C'est pourtant nous deux qui avions raison contre ce jeune homme!... Vous rappelez-vous notre conservation du mois dernier?
BAROIS.
Quel changement ! (Riant.) Et il est encore plus considérable que je ne croyais... dites donc !...