‹ Théâtre complet. Vol. 1-8 (volume 2)Chapitre 288 sur 305 · ACTE IV, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V

SEBASTIEN

Oui. Si je ne le fais pas, si je me remets à courir de place en place, je suis perdu, c'est réglé I

HÉLÈNE

SoitI Si j'insistais, c'est parce que j'ai de ton avenir une conception dilî'érentc de la tienne. Mais tu es le maître, Sébastien, je n'ai qu'à obéir. Qu'est-ce que ça ine fait, après tout, d'être dans un endroit ou dans l'autre, pourvu que je sois près de toi... 11 y a bien une ville dans les Landes, ou un village, ce n'est pas un endroit désert, c'est en France!

SEBASTIEN, allant à elle arec décinion.

Hélène, écoute-moi... Tu es bien sûre que je t'aime, n'est-ce pas? Que je suis incapable de te mentir, incapable de dissimulation et de fourberie... Eh bien! laisse-moi partir seul d'abord, reconnaître le terrain. Dès que j'aurai montré à Balanier qui je suis, de quoi je suis capable, il me trouvera une situation meilleure, j'en suis convaincu, et nous nous rejoindrons.

HÉLÈNE

Ah! bien! par exemple! je t'abandonnerais quand tu vas mener une existence de sauvage! Je resterais des mois et des mois sans te voir! Jamais, tu entends, jamais! A moins que tu ne me le défendes ! Mais c'est impossible, n'est-ce pas? Tu ne m'empêcheras pas de te suivre ! Dis?. . . Oh! c'est ça... c'est ça! Tu ne veux pas que je t'accompagne?

SÉBASTIEN

Je vais avoir une vie très dure que je ne veux pas te faire partager!... Non! te vois-tu installée

448 HÉLÈNE AHDOUIN

dans un village des Landes où j'irais te rendre visite la blouse sur le dos! Et ta lille, qu'est-ce qu'elle deviendrait dans cette combinaison? Je serais obligé de vous imposer toutes sortes de privations! Je souffrirais des sacrifices que tu serais forcée de me faire! Et un beau jour tu ne sais pas ce qui arriverait? Nous aurions assez de cette existence de sauvages, comme tu dis, nous aspirerions à du bien-être, à du luxe, et nous reviendrions à Paris où, cette fois-ci, je ferais le plongeon définitif! Eh bien! non, non et non! Je ne veux pas sombrer!

HÉLÈNE

Tu ne sens donc pas que tu me déchires le cœur avec ces mots-là! C'est donc moi qui te fais sombrer! C'est donc moi que tu veux fuir! Tu as l'air de m'attribuer tes déceptions, toutes les injustices que tu as subies! Elles sont ignobles, je le reconnais... Mais ce n'est pas de ma faute pourtant, j'aurais donné mon sang pour te les épargner, tu le sais bien... Oh! quel travail affreux s'est fait dans ton esprit depuis quelques jours! Tu ne m'aimes donc plus que tu as déjà construit ta vie en dehors de moi?

(Elle tombe sur une chaise en pleurant.) SÉBASTIEN.

Si ! je t'aime, je ne cesse pas de t'aimer... Ce qui nous sépare et pas pour toujours... pas même pour longtemps, ce n'est pas ma volonté, c'est la force des choses, c'est la vie elle-même, c'est une espèce de machine implacable qui nous jette loin l'un de l'autre...

HÉLÈNE

Ah ! si tu m'aimais comme je t'aime, il n'y aurait n'y force des choses, ni machine impla-

ACT1-: IV, SCÈNE \ 44'.t

cable qui aurait le pouvoir de nous séparer, même une heure ! Tu irais chercher moins de subtijjilitcs au fond de ta conscience... tu n'aurais pas tant de scrupules, tu n'invoquerais pas mon enfant... Tout deviendrait simple, tout deviendrait facile et ton imagination cruelle ne dresserait pas tant d'oijstacles entre nous !

SÉBASTIEN

Oui, j'hésite à t'entraîner dans une aventure sans issue, j'hésite à faire preuve d'un égoïsme effroyable et tu dis que je ne t'aime pas !... Oh ! je n'ignore pas ce que je devrais faire si j'étais un amant véritable ! Au lieu de partir pour gagner ma vie, je devrais te pousser au divorce, n'est-ce pas? Et ensuite, sans m'inquiéter du désastre et des victimes, t'épouser et m'emparer de ta fortune ! Alors, tu ne douterais plus de mon amour !

IlELENlï, arec violence.

Mais conseille-moi donc de me réconcilier avec mon mari, toi aussi ! Oui, voilà oij tu en es arrivé ! Tu acceptes cette pensée horrible !.,. Elle vient de te traverser l'esprit, je l'ai vue passer dans ton regard ! De cette façon tu serais bien sûr que je ne reviendrais plus pour être ton mauvais génie, puisqu'il paraît que je suis ton mauvais génie !... Va ! Va ! renvoie-moi à mon mari! 11 doit être dans quelque coin à. attendre que sa mère, ma cousine, et toi par-dessus le marché vous me jetiez dans ses bras... Oui... oui... toi comme les autres !

Ah ! comme tu es injuste ! Oui, certes, je l'ai souvent cette pensée... Et quand je te vois menacée dans ta fille et traquée de toutes parts, je

450 HÉLÈNE AHDOt'IN

me demande si tu pourras toujours échapper à cet homme 1 Mais crois-tu que je n'en soufl're pas autant que toi et d'une souffrance où il y a de l'humiliation, de la colère et de la défaite !

HÉLÈNE

Où il y a de tout, sauf comme dans mon cœur de l'amour meurtri et du désespoir! Car ce qui serait pour moi un supplice sans nom, un supplice qui mettrait ma chair à vif, ne te laisserait que de l'amertume ou quelque douleur passagère dont tu ne tarderais pas à te consoler... C'est fini... c'est fini !... Tu ne m'aimes plus ! Comment ai-je pu te perdre ! Qu'est-ce que j'ai fait contre toi? Est-ce que j'aurais pu être une amie plus dévouée ? On ne peut pas plus appartenir à un être que je t'ai appartenu, pourtant! Tu t'en souviens? au début, quand tu rentrais de l'usine et que tu t'emparais de moi, ardemment, le sourire aux lèvres, la main hardie, comme si tu prenais une revanche sur ta vie médiocre... Oh ! alors, tu m'aimais, tu m'aimais par les sens, par l'orgueil satisfait... Ces souvenirs... ces souvenirs ! Dire qu'à un moment de notre liaison que je n'ai pas saisi... qu'à cette heure même je ne distingue pas bien, nous aurions pu être des amants qui ne se séparent jamais! Qu'il s'en est fallu de peu ! Ah ! quel remords ! J'en mourrai, j'en mourrai !

(Elle éclate en sanglots.)

Tais-toi ! tais-toi ! Je suis bouleversé ! Ne pleure plus, je t'en supplie !... Veux-tu que je refuse de partir ?

HÉLKNK, .ivec di^sespuir.

Est-ce que c'est possible maintenant, après

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