ACTE I, SCÈNE VII
que vous étiez un monsieur très bien et qu'il vous admirait beaucoup. Alors, je vous écoute...
SALVIÈRE.
Trop aimable, mademoiselle... Voici. Mon cousin vous propose de vous faire une rente, réversible sur la tête de votre enfant... vous comprenez... réversible...
YVONNE
.Je comprends parfaitement...
SALVIÈRE.
Le chifTre de cette rente serait fixé à l'amiable entre vous et lui. Je crois qu'il n'y aurait pas de difficultés de ce côté-là.
YVONNE
Il est bien bon.
Cependant, il y met une condition.
YVONNE
Ah! ah! Quelle est cette condition?
SALVIÈRE.
C'est que vous retournerez à Nantes, oii vous avez habité jusqu'ici... Nantes ou les environs, je ne sais pas au juste...
YVONNE
Il a la prétention de me fixer mon domicile... C'est très drôle... Vous permettez que je rie?
SALVIÈRE.
Je vous en prie.
YVONNE
Je vois que ma présence à Paris lui est plutôt désagréable... Sa fiancée habite Paris, n'est-ce pas?
224 LOISEAl' BI.ESSÈ
SALVIÈRE.
Oui. Et que dois-je lui répondre?
YVONNE
Tout simplement que je ne veux plus avoir avec lui aucun rapport, que je n'ai pas besoin qui! me fasse une rente, et que je logerai où bon me semblera... où bon me semblera.
SALVn:RE.
Bien.
Quant à son fils, je me charge moi-même de l'élever et je m'arrangerai de façon qu'il n'aura jamais la curiosité de faire la connaissance de son père. Voilà, monsieur, ce que je vous prie de répondre à votre cousin.
(Elle se lève.)
SALVIERE, se levant aussi et en .souriant.
Vous me congédiez, mademoiselle?
YVONNE
C'est que je suppose que vous n'avez plus rien à me dire.
SALVIÈRE.
Il me reste à vous dire, mademoiselle, que, lorsque Georges a eu fini de me raconter sa petite histoire, je lui ai déclaré qu'il se conduisait avec vous d'une façon absolument déloyale et répugnante.
YVONNE
Vous lui avez dit répugnante?
SALVIÈRE.
En propre terme.
YVONNE
Asseyez-vous, alors, ne vous en allez pas tout
ACTK I, sci:ne VII 22;)
(le suite Je suis très contente. Mais vous ne me
dites pas ça pour me faire plaisir?
SALVIÈaK.
Non... non...
YVONNE
Bon. Ça me console nn peu. Vous êtes un brave homme, vous, ce n'est pas comme votre cousin. Je parie qu'il fait un riche mariage?
S.\LVIÈrxE.
Un beau mariage, oui.
YVONNE
Il est capable (rètrc heureux.
s.\L\ii;i!i:, Non, il ne sera pas heureux.
YVONNE
Vous me le promettez?
SALVIÈRE.
Je vous le promets.
YVONNE
Hein! pourtant! Moi, je ne crois guère au remords : je crois plutôt que les mauvaises actions qu'ils commettent, les hommes finissent par les oublier.
SALVIÈRE.
C'est vrai, quelquefois.
YVONNE
Et les bonnes, est-ce qu'ils les oublient?
Plus rarement.
YVONNE
Je serais curieuse de savoir ce que Georges
226 l'oiseau blessé
VOUS a dit pour expliquer sa conduite à mon égard ?
SALVIÈRE.
Il a invoqué sa famille, le refus de son père, son avenir.
YVONNE
Ouel menteur I... Et contre moi, j'espère (}u"il ne vous a rien dit? Ce serait le comble! Car il n"a pas un reproche, pas le plus petit à m'adresser... Quand j'ai compris que j'allais avoir un bébé, j'aurais pu aller trouver sa famille et exiger le mariage immédiat, sous peine de scandale, comme c'était mon droit, comme c'était peut-être mon devoir... Il m'a suppliée de ne pas le faire, je ne l'ai pas fait... J'ai attendu que, soi-disant, il eût préparé son père à cette idée... Et moi, alors, il m'a bien fallu avouer ma situation ;i maman et à mon frère... Je vous jure que c'est une heure que je n'oublierai pas et quoi qu'il m'arrive maintenant, il ne m'arrivera jamais quelque chose de plus cruel. Je suis parée, comme disent les marins de chez nous... Je suis Bretonne.
SALVIÈRE. rnui.
Oui... oui...
Je vous raconte ça parce que je ne veux pas que vous ayez de moi une mauvaise opinion... Et vous savez que le mariage, il me l'avait promis cent fois, il me l'avait promis dès le premier jour... Il était mon liancé, il m'avait fait la cour, il avait demandé ma main à ma mère, car je suis d'aussi bonne famille que lui, et je suis aussi bien élevée que lui... J'ai l'air comme ça un peu libre, parce que mon père est mort quand nous étions très jeunes et que maman nous a laissé faire un peu ce que nous voulions... Mais cela