ACTE I, SCÈNE VI
KMMA.
Ecrivez donc votre lettre, au lieu de me faire des compliments dont vous ne pensez pas un mot.
VÉLARD.
La preuve que je les pense, c'est que ma jalousie pour Farjolle est en train de me revenir.
EMMA
Voulez-vous vous taire... et être plus sérieux, à la veille de vous battre! Est-ce que vous êtes fort, aux armes?
VÉLARD.
Assez, surtout à l'épée. Aussi, je choisis Tépée.
EMMA
Naturellement, pardi !
VÉLARD.
Voyons, donnez-moi un petit renseignement?
EMMA
Dites.
VÉLARD.
J'admets que vous m'ayez préféré Farjolle... je ne suis pas assez fat pour m'étonner de ça... Mais moi, est-ce que je vous déplaisais ? Ou bien, est-ce que je vous plaisais seulement moins que lui? Vous comprenez ce que je veux dire?
EMMA
Très bien... Je cherche.
Répondez-moi franchement.
374 (JL I l'IilïD (iAGNE
EMMA
Eh bien, voilà.;. Vous me plaisiez, mais pas tant que René.
VÉLARL).
En somme, s'il n y avait pas eu ce diable de Fai;jolle, c'aurait peut-être été moi que...?
EMMA
Non, je ne crois pas, parole!
VÉLARD.
C'est vexant ce que vous me dites là. Et pourquoi ?
EMMA
Vous êtes trop gamin.
VÉLARD.
Oh!
EMMA
Quel âge avez- vous?
VÉLARD.
Vingt-six ans.
Vous voyez ! Ce n'est pas un âge d'homme, ça, c'est un âge de femme.
^ÉLAUD.
Enlin, vous me croyez incapable d'aimer?
EMMA
Incapable d'aimer d'une certaine façon, oh ! oui! Vous êtes joli garçon, vous êtes amusant, ce doit être agréable d'être votre bonne amie, pendant quelques jours. Si j'avais eu dix ans de moins ou dix ans de plus, c'est peut-être vous que j'aurais choisi. Mais j'ai justement l'âge où il vous faut une affection... je ne sais pas comment dire,
ACTi; I, SCliNE VI
moi... plus grave... où on n'a pas seulement besoin de s'endormir avec un homme, mais de se réveiller avec lui ; où on aime à se figurer qu'on lui sera utile, qu'on vieillira ensemble. Eh bien, Farjolle représentait ce type-là pour moi, et vous, vous ne le représentiez pas'du tout. Voilà pourquoi j'ai préféré Farjolle.
VEL.\RD
On ne peut pas mieux dire à quelqu'un qu'il n'existe pas, qu il ne tire pas à conséquence. Seulement j'aime autant vous prévenir tout de suite que je ne renonce pas du tout à vous.
EMMA
Ça me flatte, sans me faire peur.
VÉLAllD.
Dites-vous bien que je suis en train de redevenir amoureux de vous.
EMMA
Ne vous gênez pas. Ça nous fera toujours un petit sujet de conversation, quand nous attendrons Farjolle.
VÉLARD.
Et pour qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous, je vais commencer par vous embrasser.
EMMA
(Jhut! chut! Achevez donc votre lettre.
1 On sonne. j
VÉLARD.
Est-ce que ce serait déjà Farjolle?
EMMA
Non, il a la clef.
I) ijll PF.rsD GAGNE
MKLAXIE, enlr.uit.
Madame ?
EMMA
■Qui est-ce, Mélanie ?
MKLAME.
Un ami de monsieur Farjolle, qui désire parler à madame.
Un ami de monsieur... Demande-lui ce qu'il veut ?
VÉLAFiD.
Je vous laisse. Je vais revenir avant déjeuner, savoir ce que les témoins ont décidé... Dites à Farjolle de m'attendre... Au fait, embrassez-moi pour que je flanque un bon coup d'épée à Lionel.
EMMA
Quel gosse !... voilà !...
(Elle l'embrasse.)