SCENE IX EMxMA, FARJOLLE
FARJOLLE.
Mais, qu'est-ce qui lui prend? Aiiercevmii le reçu.i Comment, tu l'as payé ?
i:mma.
Oui, mon chéri, et ça m'a môme rudement amusée. Tu n'imagines pas sa figure... On devrait payer ses dettes rien que pour voir la figure de ses créanciers... Tu sais, il voulait se mettre à genoux. Tu ne le crois pas ? Je vais le chercher. Je te parie qu'il se met à genoux... (Allant àFarjoiie,
qui se promène de lonq en large.) Tu UC m en VeuX paS,
dis ?
FARJOLLK.
T'en vouloir?... Non. Mais je suis dans une situation extrêmement délicate.
EMMA
Ahl par exemple!... Voilà que tu vas commencer à dire des bêtises... N'en dis plus une...
Arrête-toi... (Elle lui met la main sur la bouche.) J'avais
ces mille francs qui me restaient de la vente du magasin, et je ne savais qu'en faire...
FARJOLLE, qui a pria .suit portefeuille.
Prends toujours ces trois cents francs à compte.
EMMA
Et toi, alors?
382 QUI PF.nD GAGNE
FARJOLLE.
J'emprunterai à Vélard. Il roule sur l'or en ce moment-ci.
EMMA
Mais je ne veux pas que tu empruntes, et je ne veux pas non plus te priver de ton argent. Avec quoi me payeras-tu à diner ? Tu fais assez de dépenses pour moi depuis quelque temps... Va ! je ne suis pas pressée, et il vaut mieux que tu me doives, à moi, qu'il ton tailleur... Vois-tu, dans ta position, il n'y a rien d'embêtant comme les petites dettes criardes. C'est ça qui vous empêche de travailler, en vous enlevant la liiierté d'esprit. On sort, on rencontre un créancier, il vous fait une scène, et voilà une journée lichue.
FAR.IOLLE.
Ça, je dois dire que c'est bien vrai.
EMMA
Que de fois j'ai été sur le point de t'en parler! Mais je n'osais pas, j'attendais l'occasion... Vous autres, hommes, vous êtes si susceptibles là-dessus, ou bien alors, c'est le contraire... Ce que tu devrais faire, tiens, puisque nous en sommes sur ce chapitre-là, c'est le compte de toutes les petites choses que tu dois... Je parie que ça n'est pas énorme... Et nous les payerons avec mes économies.
FARJOLLE, énerçjiquement.
Jamais ! Ne continue pas, je t'en prie.
EMMA
Laisse-moi donc achever, voyons ! C'est un peu fort qu'on ne puisse pas placer un mot ! Si tu
ACTi-: I, sckm: ix 3K3
étais un bohème, un de ces hommes qui n'aiment qu'à aller au calé et à changer de femmes, alors, ce ne serait pas la peine de causer. Mais j'ai bien étudié ton caractère et je crois que, maintenant, je le connais. Au fond, tu es un garçon rangé et sérieux. Ça ne t'amuse pas du tout d'avoir des dettes, et, quand tu ne les payes pas, c'est que tu ne peux pas faire autrement. Tu es très honnête, et la preuve, c'est que tu es très timide avec les créanciers, au lieu de les flanquer à la porte, comme font les messieurs ordinairement. Ta famille, ca devait être des gens qui seraient morts de honte à l'idée d'avoir des huissiers chez eux ! Ce que j'ai encore remarqué, c'est que tu as des goûts très simples, et je suis sûre que tu t'habituerais vite à manger à des heures régulières.
FARJOLLE. rinnt.
Tout cela est fort juste, en effet.
EMMA
Dans ces conditions-là, qu'est-ce qui te manque pour arriver, pour te créer une belle situation ? La tranquillité, la sécurité, enfin quoi ! un intérieur. Ce n'est pas une vie de demeurer à l'hôtel à ton âge, et de prendre tes repas dans des restaurants où tu es mal nourri et où ça te coûte très cher. Alors, je vais te faire une proposition... Ecoute-moi et ne bondis pas... parce que c'est une chose qui arrangerait tout et qui me permettrait de te donner le peu que j'ai, de le mettre en commun, et de faire notre chemin ensemble... Tu as compris, dis, mon petit René?... Oui... pourquoi est-ce qu'un jour, plus tard, oh ! ce n'est pas pressé... pourquoi est-ce qu'on ne se marierait pas? C'est une idée qui m'est venue
3S4 oi"! l'Kitii (;a(.ne
tout d'un coup. On s'entend si bien, nous deux ! on est si bien faits l'un pour l'autre 1 Et c'est rare, ça, très rare ! Ce serait dommage de ne pas en profiter.
FARJOLLE.
Eh ! j'y ai bien pensé aussi... seulement...
EMMA
Ah! pardi, je sais bien, c'est ce que j'ai fait avant toi qui te chiffonne. Je le regrette assez, va! Ce que je donnerais pour avoir été sage jusqu'à présent! Cependant, il ne faudrait pas croire qu'il me soit arrivé des aventures extraordinaires... Tiens, je vais te le dire, moi, ce que j'ai fait, je vais te le dire franchement.
FARJOLLE.
Oh ! c'est inutile.
EMMA
Si, si ! je ne veux rien te cacher, quand même ça t'empêcherait de m'épouser. Mais il ne faut pas qu'un jour, si tu apprends la vérité, tu puisses me faire des reproches... Ecoute-moi... Sur ce que j'ai de plus sacré au monde, j'ai eu trois amants, pas un de plus, trois...
FARJOLLE.
Ce n'est pas la peine de me dire...
EMMA
Si, si ! Le premier que j'ai eu, c'est à dix-huit ans, pour commencer, quand je travaillais chez une modiste, aux Balignolles. Il m'a duré trois ans, je ne sais pas ce qu'il est devenu... Et puis, il y a eu un étudiant... et le troisième, c'était un