SCENE IX EMMA, VÉRUGNA
VÉRUGNA.
Voilà, mon enfant, vous demanderez ce monsieur de ma part.
EMMA
J'y vais à l'instant.
VÉRUGNA.
Mais non, mais non! Déjeunez d'abord, ça vous donnera le temps de vous remettre.
EMMA
Oh! je suis très calme, maintenant... Que voulez-vous? Je me désolerais, je me casserais la tête contre les murs, ça n'avancerait à rien, au contraire. G est le moment d'avoir du sang-froid et d'essayer de nous tirer de là.
VÉRUGNA.
Très bien, ma chère enfant, voilà qui est parler. Vous êtes tout à fait à la hauteur de la situation... D'ailleurs, ça ne m'étonne pas de votre part. Je vous observe depuis pas mal de temps, et j'ai la meilleure opinion de vous...
iU6 QUI l'ERD GAGNE
EMMA
Je suis très llattée, monsieur Vérugna!
VÉRUGXA.
Je ne dis que la vérité... Voyez-vous, à Paris, il y a deux espèces de femmes : les femmes pour oisifs et les femmes pour hommes d'action. Les premières ne songent qu'à tromper, tandis que les autres ne songent pas qu'à ça. Elles vous trompent aussi, bien entendu, mais elles vous reviennent toujours ! On les retrouve dans les grandes circonstances... Eh bien, vous, vous êtes une femme pour homme d'action... Ce sacré Farjolle a une veine!...
EMMA
Vous avez le courage de vous moquer de lui, après ce qui lui arrive !
VÉRUGNA.
Mais je ne me moque pas de lui! Il est très heureux, cet animal-là!
Oh!
VÉRUGXA.
Parfaitement, très heureux, je le répète, El ce qui lui arrive n'est absolument rien, car l'important, dans ce cas, est de ne pas être seul. L'important est d'avoir une femme qui ne se mette pas à pleurnicher! qui ne vous abandonne pas! quelqu'un sur qui on puisse s'appuyer!... Ah! nom d'un chien, si, à mes débuts dans la vie, j'avais eu une petite femme comme vous, au lieu de tomber sur une drôlesse... car vous devez savoir que j'ai été très malheureux, avec mon air de tout casser...
EMMA
Vous, monsieur Vérugna, vous avez été nuilheureux?
VÉRUGNA.
Parfaitement... et je le suis toujours... Je ne le raconte pas, j)arce que ça ferait plaisir à trop lie gens... Àlais je vous liche mon billet qu'il y a «les soirs où, aprôs avoir bouclé le journal, je me dis : « Dans le numéro de demain, j'embètc le iiouvernement, j "embête les députés, les sénateurs, j'embête la linance, j'embête toute la France, j'embête même l'étranger... mais tous ces gens-là réunis ne sont lichtre pas aussi embêtés que moi ! »
EMMA
Gomment, monsieur Vérugna, vous dites cela, vous qui avez tout, vous qui êtes le maître de Paris !
vÉurcxA.
J'ai tout... mais, ces soirs-là, savez-vous ce qui me manque?... C'est une femme dans votre genre, une femme dévouée, ayant du bon sens et de la bonne humeur, et qui s'en fiche pas mal que je sois le maître de Paris!... (Lui prennni lu nuiin.j Tenez, ça me fait plaisir de vous dire ces bêtises-là, il me semble que vous les comprenez... lùifin, laissons cela. Je ne vous parle que de moi, en ce moment ; occupons-nous de vous, c'est plus intéressant. Car vous savez, je m'intéresse beaucoup à vous... Sacré Farjolle ! Il s'est fourré dans une drôle d'histoire, tout de même ! Et pour quelle somme a-t-il fait cette gafîe-là?
EMMA
Cinquante mille francs.
49S OUI PERD fiAGNE
VERUGNA. rclnlanl de rire.
Cinquante millo francs!... C'est boufFon!... Je croyais qu il s'agissait de quelque chose de sérieux, un million au moins... 11 s'est laissé coffrer pour cinquante mille francs ! Et c'est pour cette misère qu'il a compromis une situation excellente, un journal dont le besoin ne se faisait fichtre pas sentir, mais qui était très bien parti 1... Ma pauvre enfant, je ne voudrais pas vous dire des choses désagréables, mais vous avez enchaîné votre existence à celle d'un bonhomme qui manque vraiment de carrure !
EMMA
Oh! je ne prétends pas que ce soit un homme de génie. Mais combien y en a-t-il, en ce moment, d'hommes de génie? 11 n'y en a qu'un : c'est vous... FarjoUe est très intelligent, je vous assure, très actif; il a des tas de qualités. Seulement, il est trop gentil, et il a été roulé... C'était à prévoir... An! je me rappelle ce que vous lui avez dit, lorsqu'il vous a parlé de son journal!
VÉRUGXA.
Que lui ai-je dit?... Je l'ai oublié...
EMMA
Vous lui avait dit : « Tu n'es qu'un imbécile. Contente-toi de gagner gentiment ta vie dans les affaires, et ne te môles pas de journalisme. Tu ne sais pas ce que c'est. » S'il avait suivi votre conseil, il ne serait pas oii il est.
VÉRUGXA.
Vraisemblablement.
EMMA
Alors, puisque vous vous intéressez un peu à nous, il faut le sortir de là, Farjolle.
VKRUGNA se promène un grand temps.
Mon enfant, j'ai beaucoup de défauts et je les aurais presque tous que ça ne m'étonnerait pas. Mais j'ai une qualité, j'appelle les choses par leur nom, et je suis carré. Je peux presque tout, à Paris, mais je ne peux pas relever un homme qui a fait un pouf ridicule. A Paris, voyez-vous, il faut faire grand... Farjolle aurait ruiné des centaines de personnes, causé un scandale abominable, sa situation ne serait pas désespérée, elle ne serait même pas mauvaise. On aurait parlé de lui, il devenait un des hommes avec qui il faut compter... Mais, maintenant, personne, pas même moi, ne peut le mettre sur pied.
EMMA
C'est épouvantable, ce que vous me dites I
VÉRUGNA.
Je vous parle franchement, moi. Farjolle n'a qu'une chose à faire : partir pour l'étran^e^er à sa sortie de prison, car, à Paris, il est nettoyé. C'est désormais un homme pour l'exportation.
EMMA
Oh! je vois clair, à présent... je découvre des choses que je ne voyais pas tout à l'heure... Nous sommes perdus, je le sens bien. Il n'y a qu'à s'en aller.
VÉRUGNA.
Mais non ! Et voilà ce qu'il y a d'admirable à Paris! On se croit perdu... et en effet, on l'est!
oOft iiii pi:ni> (.A (.NE
On ne peut plus compter sur rion... et tout dun coup, on se trouve en présence d'un monsieur comme moi, qui, après vous avoir flanqué la mort dans l'âme, vous dit : « Ma petite amie, j'ai la planche de salut... j'ai une idée... »
i;mma.
Une idée pour nous sauver, monsieur Vrruiiua?
\i-;rugx\.
Pour vous sauver, si vous voulez.
Et quelle idée?
VÉRUGNA.
Voici, mon enfant... Nous commençons par FarjoUe... Je lui colle une jolie lettre de recommandation pour un de mes amis du Brésil, qui n'a rien à me refuser.. J'y ajoute quelques billets de mille... et il se refait là-bas, en cinq ans, grâce à l'expérience qu'il a pu acquérir ici. Et on n'en entend plus parler... Quant à vous, écoute/ bien ceci... Vous restez à Paris...
EMMA, avec un mouvement.
Moi?
VÉRUGNA.
Laissez-moi finir!... Je ne vais pas vous faire une de ces propositions louches qui offensent une femme et qui ont l'air d'un marché ! Je ne vous demande pas ce que j'ai demandé à tant d'autres : d'être ma bonne amie pour plus ou moins d'argent et pour plus ou moins de temps. Non, je vous fais la belle proposition, la proposition carrée, et qui n'a rien d'humiliant parce qu'elle n'a rien de petit ni de mesquin. Je vous oll're la
ACTK 1\, SCKNi: IX
;ioi
moitié de ma situation, de mon inlluence, et la moitié aussi de mes soucis et de mes embêtements, bien entendu : la large association, quoi, et sous la forme que vous Aoudrez : amie, maîtresse, et si vous êtes libre un jour, épouse... femme légitime de Vérugna... Il n'y en pas eu depuis vingt ans... Eh bien, j'ose dire que ça c'est quelque chose qu'on peut offrir sans avoir Fair d'un saligaud !
EMiMA.
Monsieur Vérugna, je vais vous répondre franchement, moi aussi. Ce que vous m'offrez est très beau ; il y a de quoi tourner la tête à une femme. C'est une de ces aventures comme on en voit dans les romans... Il y a un an, on m'aurait dit que quelqu'un me proposerait ça, j'aurai bien ri : mais on aurait ajouté que je refuserais, j'aurais trouvé ça trop drôle !
VÉRUGNA.
Qu'est-ce que vous me chantez! Vous refusez?
EMMA
Oui, monsieur Vérugna, parce que j'aime Farjolle. Et, à mesure que je vous parle, je m'aperçois que je l'aime plus encore que je ne croyais. Je me suis demandé bien des fois : « Est-ce que je pourrais vivre sans lui? » Et je me suis toujours fait la même réponse : « Je ne pourrais pas... » Oh! je ne veux pas me faire plus irréprochable que je ne suis. Je n'aurais peut-être pas eu de scrupules de tromper F'arjoUe quand il était heureux. Mais, profiter de ce qu'il est tombé, de ce qu'il est en prison et ne peut même pas se défendre, pour l'abandonner pendant qu'il compte sur moi, ça, monsieur Vérugna, ce n'est pas
possible. Je commettrais une action pareille, ce serait fini; il me semble que je ne pourrais plus m'amuser dans la vie, je perdrais ma bonne humeur, ma gaieté, et en me prenant, c'est une autre femme que vous prendriez. Vous feriez un marché de dupe, vous seriez volé ! Et ça n'est pas votre habitude!
VKRUGNA.
Voyons, voyons, ce n'est pas sérieux! C'est un malentendu, ce ne peut être qu'un malentendu !
EMMA
Oui, nous ne sommes pas d'accord sur la manière dont une femme doit se conduire quand son mari est en prison, voilà tout!
VÉRUGNA,
Je n'en reviens pas! Vous avez bien compris ce que je vous olVrais, n'est-ce pas?
EMMA
Oh ! très bien !
VÉRUGNA.
Vous avez compris que je vous otfrais d'être la femme du directeur de rinformé ! Et vous continuez à refuser ?
i:m.\ia.
Oui, monsieur Vérugna, je continue.
VÉRUGNA.
Ma chère enfant ! ce n'est pas possible ! C'est monstrueux !
EMMA
Oui... Vous croyiez qu'on pouvait tout avoir