‹ Théâtre complet. Vol. 1-8Chapitre 140 sur 237 · SCENE VI LE HOUSSEL, HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCENE VI LE HOUSSEL, HÉLÈNE

HÉLÈNE

Je vous écrivais justement, Le Houssel, je vous écrivais de venir me voir.

LE HOUSSEL.

Me voici à vos ordres, chère madame... Qu'y a-t-il?

HÉLÈNE

Ah! mon Dieu, je ne vais pas y aller par quatre chemins avec vous...

LE HOUSSEL.

C'est ça. Vous savez bien que je suis votre ami... Vous le savez... n'est-ce pas?

HÉLÈNE

Oui, Le Houssel, oui, je le sais.

LE HOUSSEL. ♦

Et j'ai non seulement beaucoup d'amitié pour VOUS, mais encore de l'affection.

HÉLÈNE

Moi aussi.

LE IIOUSSEL.

Une grande affection... une très grande.

HÉLÈNE

Moi aussi.

LK HOUSSEL.

Une très, très grande.

J'en suis sûre, Le Roussel.

LK HOUSSEL.

Maintenant, dites-moi ce que vous avez à me dire.

HÉLÈNE

Voici en deux mots. Il nous arrive des ennuis, c'est incroyable ! Jacques s'est laissé rouler comme un enfant par ce Brassac.

LE HOUSSEL.

Ah ! ah ! il n'est pas le seul.

HÉLKXE.

Est-ce que par hasard, vous?...

LE HOUSSEL.

Dh! non, pas moi... il avait bien essayé de me mettre dans une de ses affaires...

HÉLÈNE

Vous avez refusé?

LE HOUSSEL.

Energiquement !

HÉLÈNE

Vous êtes plus malin que les autres.

LE HOUSSEL.

Je connais ces gaillards-là. Il est vrai qu'en y réfléchissant le résultat est le même. Il me repince par un crochet. Continuez. Votre mari?...

HKLÈNK.

Jacques a été entortillé par lui. Les détails ne vous intéresseraient pas. Bref, nous avons besoin de trois cent raille francs. Avez-vous trois cent mille francs à me prêter?

LE ROUSSEL, sans broncher.

Trois cent mille?

HÉLÈNE

Oui.

LE HOUSSEL

Nous disons trois cent mille?

HÉLÈNE

C'est beaucoup peut-être ?

LE HOUSSEL.

Mais non, mais non, ce n'est pas beaucoup. Je suis enchanté, croyez bien, véritablement heureux...

HÉLÈNE

Ah!

LE HOUSSEL.

Vous VOUS seriez demandé : « Tiens, comment vais-je faire plaisir à Le Houssel? » Vous n'auriez pas trouvé mieux.

Alors, vous pouvez?

LE HOUSSEL.

Je le peux certainement, chère madame.

HÉLÈNE, lui prenant Ii'k deux nmins.

J'en étais sûre. Ah! mon bon Le Houssel, je ne vous fais pas de phrases, mais vous êtes un être délicieux, vous êtes l'ami. Ça ne vous gêne pas?

LE HOUSSEL.

Du tout, du tout... Il n'y a qu'à signer un chèque.

HELENE

Bon!

LE IIOUSSEL.

Et VOUS irez le toucher, à moins que vous ne préfériez que j'envoie toucher et que je vous remette...

HÉLÈNE

Non, j'irai moi-même... Et quand, Le Houssel, pouvez-vous me le donner, ce chèque ?

LE HOUSSEL.

Quand je pourrai vous le donner?...

Oui... faites vos petits calculs.

LE HOUSSEL, ;, pari.

La voilà, l'occasion ! Mais il faudrait un tact?...

HÉLÈNE

Ce sera long ?

LE HOUSSEL, se décidanl.

Ecoutez, madame...

HÉLÈNE

Quoi?

LE HOUSSEL.

Ecoutez, chère madame... Nous vivrions à une époque oij les mœurs seraient pures, je ne vous dirais certainement pas ce que je vais vous dire, parce que c'est un peu raide, je ne me le dissimule pas. D'ailleurs, si les mœurs avaient été pures, l'idée ne m'en serait pas vienne. Mais aujourd'hui, les mœurs sont corrompues, elTroyablement corrompues. Ce n'est pas moi qui les ai faites, je les ai trouvées dans cet état-là.

HIOLEXK, qui écoule arc<: sluiJi'fuclioii.

Evidemment, Le Houssel, mais je vous avoue que je ne comprends pas...

218 LA BOURSE OU LA Vil!

LK HOUSSEL, continiiaiit.

Il y a un relâchement général dans la moralité publique. Telles choses qui auraient paru des monstruosités, il y a seulement cinquante ans, semblent maintenant les plus naturelles du nmonde ; des situations qu'on n'aurait pas tolérées autrefois sont aujourd'hui admises dans la meilleure société. Que sera-ce demain? Tranchons le mot: nous vivons à une époque de décadence.

HKLÈNE.

Je suis bien de votre avis, mais je veux être pendue...

LK HOUSSEL, Vintervumpanl.

Nous vivons à une époque de décadence, je le répète. Eh bien! je vais vous parler comme à une époque de décadence. Ce chèque de trois cent mille francs dont vous avez besoin, je vous le donnerai, mais à une condition, c'est que vous viendrez le chercher chez moi. (.1 pavi.) Ça y est.

HELENE, très siinplenieiil.

Chez vous ?

LE HOUSSEL, avec intention.

Oui, chez moi.

HÉLÈNE

Mais oui, j'irai chez vous, si vous le préférez... A quelle heure?

LE HOUSSEL, la regardant.

Elle ne comprend pas encore !... Vous ne comprenez donc pas?...

HÉLÈNE, riant.

.le vous demande pardon de rire. Le Houssel, mais je vous affirme que depuis cinq minutes vous n'êtes pas dans votre état normal... Vous avez l'air un peu ahuri.

LK IIOLSSEL.

Je ne suis pas ahuri. Je suis furieux d'être amoureux de vous et de constater que vous ne vous en apercevez môme pas. Voilà!

HELENE, sliipéfaile.

Vous êtes amoureux de moi ?

LE IIOUSSEL.

C'est idiot, mais c'est comme ça.

HÉLÈNE se met à rire fruiiclirmcnf.

Ah ! ah ! Celle-là est drôle...

LE IIOUSSEL.

Vous trouvez?

HÉLÈNE

Vous m'avez souvent dit des choses très drôles, Le Houssel... mais jamais à ce point-là.

LE HOUSSEL.

Je ne plaisante pas, je vous prie de le croire.

HÉLÈNE

Voyons!... Vous ne m'avez pas dit ça pour vous amuser? C'est sérieux?

LE HOUSSEL.

Je vous en donne ma parole d'honneur.

Allons donc! Ce n'est pas possible... ce n'est pas possible.

LE HOUSSEL.

Si, c'est possible! Je vous adore, je vous aime follement.

HÉLÈNE

Ah ! par exemple !... Et vous m'aimoz depuis combien de temps, si je ne suis pas indiscrète?

LE- HOUSSEL.

Depuis six ou sept mois, je ne sais pas au juste.

250 l.A HOUHSE OU LA VIE

Mais il y a plutôt sept mois que six... Je n'osais pas vous l'avouer, je ne trouvais pas les mots, parce que je vous aimais vraiment. Si j'avais éprouvé pour vous le môme genre d'amour que j'ai eu pour un tas d'autres femmes, je n'aurais pas hésité, je vous jure. Je vous aurais dit ce que je dis toujours en pareil cas.

HÉLÈNE

Que dites-vous, par curiosité ?

LE IIOUSSEL.

Je dis toujours la même chose.

IIÉLKXK,

Mais encore ?

LE ROUSSEL

Oh! ce n'est pas très fort...

HÉLÈNE

Vous dites?

LE nOUSSEL.

« Ma parole, mon enfant, vous me plaisez beaucoup... »

HÉLÈNE

Je vous remercie de m'avoir épargné cette épreuve... Mais alors, je le comprends très bien, votre petit discours de tout à l'heure.

Li: HOUSSEL.

11 était clair.

HÉLÈNE

Très clair, très clair, j'y suis parfaitement. Vous désireriez que je trompe. . . que je trompasse. . . on doit dire que je trompasse, c'est plus correct, mon mari avec vous, en échange du service que je vous ai demandé.

LE HOUSSEL.

J'en mourrais de bonheur, probablement.

(A part.) Ça va très bien.

AC.Ti: m, SCKNE VI 2ol

HÉLÈNE, le rvyardunt.

Mais je parie même, tellement vous êtes généreux, que si je vous demandais un service plus considérable...

LE HOUSSEL, viccineitl.

Je me ferais un devoir, une joie... (A pari.) J'ai été bête d'attendre si longtemps.

HÉLÈNE

Et si, après vous avoir demandé de l'argent une seconde fois, je vous en demandais une troisième?

LE HOUSSEL.

Et une quatrième et toujours... Je vous en donnerais toujours, sans compter, tant que vous voudriez... vous n'auriez qu'un signe à faire toute la vie...

HELENE ('./ oiivi'ir l;i pnrii- el. reveitaitt vem Le lloiissel.

Le Houssel ?

LE HOUSSEL.

Chère amie?...

HÉLÈNE

Mon petit Le Houssel...

LE HOUSSEL.

Quoi?

HELENE, douccmeiil.

Sortez !

LE HOUSSEL.

Hein?

HÉLÈNE

Sortez, vous et votre chèque ! Je ne veux pas vous dire de mots trop durs parce que nous avons eu de bons rapports jusqu'ici, mais je vous prie de sortir et de ne plus revenir jamais !

LE HOUSSEL.

Ne VOUS fâchez pas, voyons, ne vous fâchez pas !

HÉLÈNE

Je ne me fâche pas, au contraire, mais vous, il faut que vous soyez fou ! Il faut que vous soyez...

LE IIOUSSEL.

Fermez la porte, je vous en supplie, on peut entendre.

HÉLÈN1% allant fermer la porte.

Oui, oui... {Revenant.) Tencz, Le Houssel, vous n'êtes pas bête, vous avez des qualités, de l'esprit, avec cinquante mille francs de rente vous auriez été LUI homme charmant ; mais vous êtes trop riche, c'est ce qui vous a perdu. Aujourd'hui, vous avez tellement pris l'habitude d'acheter et de payer des femmes, et de les voir se déshabiller devant vous pendant que vous ouvrez votre portefeuille, que vous ne faites plus entre elles d'autre différence que le prix. La femme honnête vous semble simplement une femme plus chère que les autres à cause de la rareté. Mais je parie que, maintenant, vous auriez entre les bras une femme qui vous plairait follement et qui ne vous demanderait rien, vous seriez si stupéfait que vous ne trouveriez pas... un mot à lui dire!

LE HOUSSEL.

Il y a un malentendu entre nous, c'est bien simple, il n'y a qu'un malentendu.

HÉLÈNE

Ah! Le Houssel, je croyais au moins que vous étiez resté un galant homme.

LE HOUSSEL.

Je ne suis pas un galant homme, moi ?

HÉLÈNE

Non! Vous ne l'êtes pas...

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