SCENE XIll imiDEL, LEVl^QUIN
LEVERQUIN.
Je crois que Tesprit de cette bonne madame Varinois, notre belle-mère, traverse une crise fâcheuse.
BRIDEL. furieux.
Elle est à battre, tout simplement.
LEVERQUIN.
Pourquoi diable aussi as-tu accepté de loger dans la même maison qu'elle? T'ai-je assez prévenu que tu faisais une sottise? Un gendre ne doit pas demeurer à l'étage au-dessus de sa belle-mère. C'est un axiome de droit, commun à tous les peuples civilisés.
BRIDEL
Est-ce que je pouvais prévoir que madame Varinois allait se mettre à avoir un salon, à prendre un jour ?...
LEVi'RQUIX.
A établir un escalier intérieur entre vos deux appartements?
BRIDEL
A acheter des meubles anglais et à recevoir des jeunes gens qui feraient la cour à ma femme?
LEVERQUIN.
A ta femme et à la mienne. 11 ne faut pas oublier la mienne.
BRIDEL
Enfin, commences-tu à te rendre compte de la situation ?
LEVERQUIN.
Je n"ai jamais eu d'illusions là-dessus.
BRIDEL
VA qu'est-ce que tu vas faire?
LEVERQUIN.
Rien. Et toi?
Tu vas laisser ta femme se compromettre avec cet imbécile?
LEVERQUIX.
Comment veux-tu que je l'en empêche?
BRIDEL
Lidc'C qu'Estelle pourrait te tromper ne te bouleverse pas ?
LEVERQUIN.
Mais non. Je m'y suis habitué peu à peu ; je me suis entraîné, pour ainsi dire. Depuis mon mariage, je consacre quelques minutes chaque jour à cet exercice spirituel: je me recueille, je me familiarise avec l'image de l'adultère, et aujourd'hui, ma foi, aujourd'hui, je ne sais pas si le flagrant délit même serait capable de m'émouvoir.
BRIDEL
Tu es révoltant. Alors, tu crois que ta femme a un amant?
LEVERQUIN.
Je ne dis pas cela.
BRIDEL
Tu es sûr qu'elle n'en a pas ?
LEVERQUIN.
Je n'en suis pas sûr du tout. Parfois, en la voyant rentrer h la maison à l'heure du dîner, je me dis: « Elle vient peut-être de chez de Hupont ou de chez un autre. » Parfois, au contraire, je
pense : « Elle est coquette, mais elle n'a pas été trop mal élevée ; de Hupont l'amuse, mais cela n'ira jamais plus loin. » — Je suis dans l'incertitude... Voilà mon cas.
BRIDEL
Tu n'as jamais suivi Estelle ?
Jamais ! Ah !
que c'était une autre femme
LEVERQUIN.
si... un jour.
mais je croyais
BRIDEL
Tu n'as jamais cherché à savoir la vérité, la vraie ?
LEVERQUIN.
Pour quoi faire? Te l'avouerai-je?... Eh bien 1 cette incertitude continuelle où je suis ne m'est pas désagréable. J'y trouve des satisfactions, un certain agrément, un peu acre, mais un agrément tout de même.
BRIDEL
Ce n'est pas de la philosophie, ça: c'est du vice.
LEVERQUIN.
Le vice est une défense excellente contre la coquetterie des femmes.
BRIDEL, baissant In voix.
Tu la trompes, toi, hein?
LEVERQUIN.
Estelle?... Très rarement, ma parole!... Je ne fuis pas les occasions, je ne les recherche pas non plus. Tout cela ne nous empêche pas de faire à nous deux un ménage très suffisant. Je l'aime bien; de son côté, je suis convaincu qu'elle a de la sympathie pour moi. Nous ne sommes séparés que par le mariage.