SCENE X
JACQUES, HÉLÈNE, et un instant ROSALIE.
JACQUES
Tu n'attends plus personne?... Nous pouvons causer ?
Non, je n'attends plus... Ah! diable... (Elle
appuie sur un timbre.) J 'allais Oublier.
ROSALIE
Madame.
HÉLÈNE
Si une dame vient me demander tout à l'heure, vous la ferez entrer dans le grand salon et vous me préviendrez aussitôt.
ROSALIE
Bien, madame.
(Elle sort.)
JACQUES
Qui est cette dame?
ACTF. I, SCKNE X 163
HÉLÈNE
Une de mes amies de pension que j "ai rencontrée hier par hasard, Juliette Boursier. Je l'ai invitée à venir me voir.
JACOUKS.
Prends garde aux amies de pension,
IIÉLÈNK.
N'aie pas peur... Tu disais donc, mon chéri?...
As-tu lini par lire la lettre du notaire?
IIÉLÈNK.
Oui.
JACQUES
Jusqu'au bout?
HÉLÈNE
Sans en passer une ligne.
JACQUES
Comment la trouves-tu?
HÉLÈNE
Très bien. Il dit que nous avons une propriété aux environs de Limoges, ce que je savais, d'ailleurs.
JACQUES
Que cette propriété ne rapporte pas le quart de ce qu'elle devrait rapporter...
HÉLÈNE
Parce que les maîtres ne s'en occupent pas. Les maîtres, c'est nous.
JACQUES
Et qu'étant donnée notre situation, ce que nous aurions de mieux à faire...
HÉLÈNE
Ce serait de la vendre.
Non, ce serait d'aller l'habiter.
HÉLÈNE
Au lieu daller à la mer, en été ?
JACQUES
Non... tout le temps.
HÉLÈNE
Tout le temps !
JACQUES
D'un bout de l'année à l'autre, en venant peutêtre de temps en temps faire un petit séjour à Paris.
HÉLÈNE
En somme, quitter Paris ?
JACQUES
Oui!
HÉLÈNE
Pour aller habiter Limoges?
JACQUES
Les environs.
HÉLÈNE
Alors c'était ça, la résolution énergique?
C'était ça.
HÉLÈNE
C'est fou ! Que veux-tu que je te réponde? C'est fou! il n'y a pas d'autre mot... Quitter Paris... la vie de Paris pour nous enfouir dans un endroit 011 nous ne connaissons personne... pour...
JACQUES
Mais avec quoi allons-nous y vivre, nom d'un chien! à Paris ? Je ne suis bon à rien, ayons le courage de le dire.
ig:
IIELENK.
Pardon, mon chéri. Tu es bon à un tas de choses.
JACQUES
A des choses qui coûtent, pas à des choses qui rapportent.
HÉLÈNE
Tu avais une profession autrefois.
JACQUES
J'étais ingénieur... je l'ai été six mois. Et il y a près de quinze ans que je ne le suis plus... Et quand on n'a pas exercé une profession depuis quinze ans, on ne peut guère espérer...
IIÉLÉXE.
Etais-lu un bon ingénieur, au moins?
Je ne me rappelle plus.
HÉLÈNE
Pourquoi ne jouerais-tu pas à la Bourse, comme tant de gens que nous connaissons ?
JACQUES
Jouer à la Bourse ! Avec quoi?
HÉLÈNE
On emprunte.
JACQUES
Oh!
HÉLÈNE
Quel mal y aurait-il ? Nous connaissons des gens très riches, très obligeants, qui sont nos amis. Tiens, Le Houssel, par exemple... Tu t'adresserais à Le Houssel, en lui expliquant notre situation... 11 se ferait un plaisir... il se ferait un devoir... Quand je pense que des gens
comme nous n'ont pas de dettes à Paris ! Si ça n'est pas ridicule !
JACQUES
Tu raisonnes... Tu ne peux pas t'imaginer comme tu raisonnes quelquefois. Emprunter! Et à Le Roussel encore, avec la réputation qu'il a... D'ailleurs je ne veux pas. Où irions-nous, si j'entrais dans cette voie-là? Ce serait gentil. J'en arriverais vite à être comme Revinel, Revinel du cercle.
Qu'est-ce qu'il a de spécial, Revinel?
JACQUES
Il doit à tout le monde. A moi, il me doit cent louis depuis un an, que je viens de lui réclamer pour la dixième fois, mais je suis sûr qu'il ne me les rendra jamais. 11 tape les garçons, les sommeliers et jusqu'aux chasseurs et aux petits grooms qui font les courses.
HÉLÈNE, ri;iul.
Ah ! ah !
JACQUES
Non, mais me vois-tu... ?
HÉLÈNE
Tiens! toi, tu n'es qu'un bourgeois! si on t'avait laissé faire, tu aurais mis de l'argent de côté.
JACQUES
Heureusement, tu étais là.
HÉLÈNE
Dis tout de suite que tu regrettes de m'avoir épousée.
JACQUES
Oh!
HÉLÈNE
Tu le regrettes?