Théâtre complet
Si Voltaire, cet homme à tel point multiple qu'on pourrait l'appeler Légion, comme certain démon de l'Écriture, n'est pas, il s'en faut, tout entier dans l'œuvre de son théâtre, cette œuvre n'en touche pas moins à presque tous les instants, et à la plupart des intérêts ou des idées de sa vie littéraire.
Eu 1718, lorsqu'il n'avait que vingt-quatre ans, une tragédie : Œdipe, en fut le prélude; soixante ans juste après, une autre tragédie : Irène, en marqua la fin. Or, comme durant ce long espace il n'est pas une seule de ses étapes où Ton ne trouve une pièce, heureuse ou tomhée, et comme il n'est pas non plus une seule de ces pièces où ne se reflètent plus ou moins quelques unes des agitations de sa vie, quelques-unes des préoccupations de ses autres œuvres de polémique ou de philosophie, on peut dire qu'après sa Correspondance, d'ailleurs toute remplie elle-même de l'histoire de ses tragédies ou de ses comédies, c'est son théâtre qui le résume le mieux : c'est là que l'on peut presque saisir et fixer cet homme insaisissable.
Ajoutons qu'il gagne à être saisi et fixé là plutôt qu'ailleurs. Son théâtre est -— sauf la pièce-pamphlet dcY Écossaise, et quelques farces qui ne tirent pas à conséquence — la partie la plus irréprochable de ses œuvres. Ce qu'il y peut jeter de philosophie douteuse ne s'y trouve que de passage, et toujours purifié d'ailleurs au feu de son imagination, plus généreuse et plus saine que son esprit. Au lieu de s'attarder, en effet, comme lui, dans les sécheresses sceptiques, dans les froideurs négatives d'une raillerie imperturbable et dissolvante, elle ,, s'élève sans cesse, et trouve en montant l'émotion et la flamme à travers lesquelles tout s'épure.
Il n'y a pas une seule passion mauvaise, ou à scandale, dans toute l'œuvre dramatique de Voltaire. L'amour même y est plus d'une fois complètement absent. Il est celui de nos classiques qui a fait le plus de tragédies où l'on ne soupire pas, sans compter celles où l'on soupire fort peu, telles qiïŒdipe et Brutus. Qu'on cherche dans Mérope, dans Rome sauvée, dans la Mort de César, dans Oreste, on n'y trouvera pas l'ombre d'une passion. 11 en tirait vanité : « C'est quelque chose, écrivait-il àd'Argental, le 1er avril 1761, à propos (YOrcstc, d'avoir fait une tragédie sans amour quand on est Français; » et dans la préface de Rome sauvée : « On a voulu, dit-il, essayer encore une fois, par une tragédie sans déclaration d'amour, de détruire les reproches que loule l'Europe savante fait à la France de ne souffrir guère au théâtre que les intrigues galantes. »
Son profit net de cette absence d'amour dans plusieurs de ses tragédies fut que, comme Aihalie, plus d'une fut jouée dans les couvents. De son temps même, ainsi que nous le dirons plus loin dans unc??o^, les Visitandines de Beaune représentèrent sa Mort d>: César 7
Une chose plus sérieuse, sur laquelle nous ne saurions trop insister, c'est la moralité réelle de toute cette partie de ses œuvres. « Les aventures les plus intéressantes, a-l-il dit dans la préface de X Orphelin de la Chine, ne sont rien, quand elles nepeignentpasles mœurs, cl cette
VOLTAIRE AU THEATRE
peinture, qui est un des grands secrets de l'art, n'est encore qu'un amusement frivole, quand elle n'inspire pas la vertu. » De ce principe il se fit, pour ses pièces, une règle presque absolue. Que ne Tadopta-t-il de même pour ses autres ouvrages, et pourquoi sa conduite ne s'inspirat-elle pas aussi de quelque principe pareil !
Marivaux, disait un jour de lui : « C'est un coquin qui a un vice de plus que les autres, il a quelquefois des vertus. » C'est surtout de celles que Voltaire mit en action dans ses tragédies, qu'il voulait sans doute parler : il n'en eût pas trouvé beaucoup dans sa vie même.
Il naquit, — on ne l'a pas su sans peine, car, soit ignorance réelle, soit manie de mentir en toute chose \ il égara lui-même sa propre histoire sur ce point comme sur bien d'autres, — il naquit, non pas au village de Châtenay près de Sceaux, comme le soutint Condorcet, mais à Paris; et non pas non plus le 20 février 1694, comme il s'obstinait à le dire2, mais bien le 21 novembre de la même année5; son acte de baptême, retrouvé par M. Jal4, et la lettre, récemment publiée, d'un cousin qui fut témoin5, ne laissent plus sur ce point aucun doute.
« Le lundtj vingt-deuxième jour de novembre 1694, fut baptisé dans V église Saint-André-des- Arcs... François-Marie, né le jour précédent, fils de maître François Arouet, conseiller du Boy, ancien notaire au Chastelet de Paris, et de damoiselle Marie-Marguerite Daumart, sa femme... »
Voilà ce que dit l'acte. La lettre du parent, écrite deux jours après, ajoute quelques détails sur la mère et l'enfant, qui ne se portaient bien ni l'un ni l'autre. La mère était tombée peu avant ses couches, et le pauvre petit en avait eu le contre-coup : « L'enfant, dit le cousin, n'a pas grosse mine, s'étant senti de la cheute de la mère6. » Il s'en ressentit longtemps, car on sait qu'il fut toujours malade.
Il passa sa vie, qui n'en a pas été moins longue, à mourir de trois ou quatre maladies, qu'il prétendait avoir toutes à la fois, et qu'il disait toutes mortelles 7. Il en vécut aussi un peu, et s'en fit même une fortune. Le meilleur de son revenu, qu'il avait placé à fonds perdus, en venait. Wagnière, son ancien secrétaire, qui l'aima trop pour nous être suspect, a naïvement expliqué cet art qu'avait Voltaire de spéculer sur sa mauvaise mine et de s'enrichir par une agonie qui ne finissait pas : « Une des causes, dit-il, de la grande fortune de M. de Voltaire, qui à sa mort avait cent soixante mille livres de rente, fut qu'il plaçait ses épargnes en rentes viagères, et qu'il en tirait un gros intérêt à cause de la mauvaise santé dont il s'est plaint toujours8. »
Le premier fond de cette richesse avait été celle du père. L'ancien notaire Arouet, bien qu'il ne fût que simple receveur des épices, et non trésorier de la Chambre des Comptes, comme le qualifiait son fils9, volontiers enclin à la gloriole des titres, et bien qu'il eût cinq enfants10, dont Marie-François fut le dernier, vivait en effet dans une belle aisance, qu'il laissa toute après lui. Voltaire, nous le verrons, plaida pour avoir sa part, mais finit par l'obtenir intacte.
M. Arouet était un homme d'humeur bourrue, comme le « M. Grichard du Grondeur, » —
1. M. G. Désnoîresterres,'qui a fait les -Volumes les plus complets que l'on ait sur Voltaire, et qu'on n'accusera certes pas de ne pas l'aimer, regrette tout des premiers la passion qu'il eut du mensonge à tout propos dans sa vie, comme dans ses œuvres. V. ce qu'il en dit : La Jeunesse de Voltaire, p. 467, et Voltaire chez Frédéric, p. 467.
2. V. notamment sa lettre à Damilaville du 20 février 1765. — Dans une autre à d'Alembert, du 23 mars 1768, qui ne se trouve pas dans l'édition Beuchot, et que nous avons vue autographe, parlant des portraits de lui qui courent, il se fâche qu'on l'ait fait naître le 20 novembre, tandis qu'il sait qu'il est né le 20 février. Au moins n'était-ce pas pour se rajeunir qu'il s'obstinait à cette fausse date, puisqu'il se donnait ainsi neuf mois de plus. Nous verrons tout à l'heure qu'il avait intérêt à se vieillir.
3. Une fois, dans sa correspondance, il opta pour cette date, mais sans la donner exacte encore. C'était en 1777, écrivant au roi de Prusse le 25 novembre, il lui dit : « J'ai aujourd'hui quatre-vingtquatre ans. »