DON PÈDRE, ACTE V, SCÈNE III
Fuyez, s'il en est temps, du palais de vos pères : Il doit vous faire horreur.
LÉONORE
Ah ! c'en est fait enfin !
Transtamare est vainqueur?
MENDOSE.
Non; c'est le seul Guesclin; C'est Guesclin, dont le bras et le puissant génie Ont soumis la Castille à la France ennemie. Henri de Transtamare, indigne d'être heureux, Ne fait qu'en abuser... et par un crime affreux...
LÉONORE
Quel crime? ah! juste Dieu!
(Elle tombe dans son fauteuil.) MENDOSE.
Si l'excès du courage Suffisait dans les camps pour donner l'avantage, Le roi, n'en doutez point, aurait vu sous ses pieds Ses vainqueurs dans la poudre expirer foudroyés. Mais il a négligé ce grand art de la guerre, Que le héros français apprit de l'Angleterre. Guesclin avec le temps s'est formé dans cet art Qui conduit la valeur et commande au hasard. Don Pèdre était guerrier et Guesclin capitaine. Hélas! dispensez-moi, trop malheureuse reine, Du récit douloureux d'un combat inégal, Dont le triste succès, à nos neveux fatal, Faisant passer le sceptre en une autre famille, A changé pour jamais le sort delà Castille. Par sa valeur trompé, don Pèdre s'est perdu; Sous son coursier mourant ce héros abattu A bientôt du roi Jean subi la destinée. Il tombe, on le saisit.
LÉONORE
Exécrable journée!
Tu n'es pas à ton comble! Il vit du moins?
(En se relevant.) MENDOSE.
Hélas!
Le généreux Guesclin le reçoit dans ses bras, Il étanche son sang, il le plaint, le console, Le sert avec respect, engage sa parole Qu'il sera des vainqueurs en tout temps honoré Comme un prince absolu de sa cour entouré. Alors il le présente à l'heureux Transtamare. Dieu vengeur! qui l'eût cru?... le lâche, le barbare, Ivre de son bonheur, aveugle en son courroux, A tiré son poignard, a frappé votre époux;
Il foule aux pieds ce corps étendu sur le sable
Fuyez, dis-je, évitez l'aspect épouvantable De ce lâche ennemi, né pour vous opprimer, De ce monstre assassin qui vous osait aimer.
LÉONORE
Moi fuir... et dans quels lieux? 0 cher et saint asi- Où je devais mourir oubliée et tranquille, [le, Recevras-tu ma cendre?
MENDOSE.
On peut à vos vainqueurs Dérober leur victime, et leur cacher vos pleurs.
Tout blessé que je suis, le courage et le zèle Donnent à ma faiblesse une force nouvelle.
LÉONORE
C'en est trop... Cher Mendose... ayez soin de vos
MENDOSE. [jOUrS.
Le temps presse, acceptez mes fidèles secours ; Regagnons vos États, ces biens de vos ancêtres.
léonore. [maîtres...
Moi, des biens! des Étals!... je n'ai plus que des Mène-moi chez ma mère, au fond de ce palais, Que j'expire avec elle et que je meure en paix.... Ah! don Pèdre....
(Elle retombe.)