LÉONORE, ELVIRE
LEONORE
Succomberai-je enfin sous tant de coups du sort? Une mère à mes yeux dans les bras de la mort... Un époux que j'adore, et que sa destinée Fait voler aux combats du lit de l'hyménée... Un peuple gémissant, dont les cris insensés M'imputent tous les maux sur l'Espagne amassés... De Transtamare enfin la détestable audace. Dont le fer me poursuit, dont l'amour me menace. . . Ai-je une âme assez forte, un cœur assez altier, Pour contempler mes maux, et pour les défier? Avant que l'infortune accablât ma jeunesse, Je ne me connaissais qu'en sentant ma faiblesse. Peut-être qu'éprouvé par la calamité, Mon esprit s'affermit contre l'adversité. Il me semble du moins, au fort de cet orage, Que plus j'aime don Pèdre et plus j'ai de courage.
ELVIRE
Notre sexe, madame, en montre quelquefois Plus que ces chevaliers vantés par leurs exploits. Surtout l'amour en donne, et d'une âme timide Ce maître impérieux fait une âme intrépide : Il développe en nous d'étonnantes vertus, Dont les germes cachés nous étaient inconnus. L'amour élève l'âme ; et, faibles que nous sommes, Nous avons su donner des exemples aux hommes.
LÉONORE
Ah! je me trompe, Elvire; un noir abattement A cette fermeté succède à tout moment... Don Pèdre ! cher époux! que n'ai-je pu te suivre, Et tomber avec toi si tu cesses de vivre !
ELVIRE
A vaincre Transtamare il est accoutume : Que votre cœur sensible, un moment alarmé, Reprenne son courage et sa mâle assurance.
LÉONORE
Oui, don Pèdre, il est vrai, me rend mon espérance. Mais Guesclin !
ELVIRE
Vous pourriez redouter sa valeur!
LÉONORE
Je brave Transtamare, et crains son protecteur. Si don Pèdre est vaincu, sa mort est assurée. Je le connais trop bien : sa main désespérée Cherchera, je le vois, la mort de rang en rang, Déchirera son sein, s'entr'ouvrira le flanc, Plutôt que de tomber dans les mains d'un rebelle.
ELVIRE
Détournez loin de vous cette image cruelle. Reine, le ciel est juste; il ne donnera pas Cet exemple exécrable à tous les potentats, Qu'un traître, un révolté, l'enfant de l'adultère, Opprime impunément son monarque et son frère.
LÉONORE
Quoique le ciel soit juste, il permet bien souvent Que l'iniquité règne et marche en triomphant; Et si, pour nous venger, Elvire, il ne nous reste Que le recours du faible au jugement céleste, Et l'espoir incertain qu'enfin dans l'avenir, Quand nous ne serons plus, le ciel saura punir, Cet avenir caché, si loin de notre vue, Nous console bien peu quand le présent nous tue. Pardonne, je m'égare; et le trouble et l'effroi, Plus forts que la raison, m'entraînent malgré moi. Tu vois avec pitié ce passage rapide De l'excès du courage au désespoir timide. Telle est donc la nature!... 11 me faut donc lutter Contre tous ses assauts!... et je veux l'emporter! N'entends-tu pas de loin la trompette guerrière, Les cris des malheureux roulant dans la poussière, Des peuples, des soldats les confuses clameurs, Et leschantsd'allégresse,etlescrisdes vainqueurs?.. Le tumulte redouble, et l'on me laisse, Elvire... Je ne me soutiens plus. ..On vient à moi. ..J'expire.
ELVIRE
C'est Mendose; c'est lui, c'est l'ami de son roi. Il paraît consterné.