IRÈNE, ALEXIS, ZOÉ
ALEXIS
Daignez souffrir ma vue, et bannissez vos craintes... Je ne viens point troubler par d'inutiles plaintes Un cœur à qui le mien se doit sacrifier, Et rappeler des temps qu'il nous faut oublier. Le destin me ravit la grandeur souveraine; Il m'a fait plus d'outrage : il m'a privé d'Irène..,. Dans l'Orient soumis mes services rendus M'auraient pu mériter les biens que j'ai perdus ; Mais lorsque sur le trône on plaça Nicéphore, La gloire en ma faveur ne parlait point encore; Et n'ayant pour appui que nos communs aïeux, Je n'avais rien tenté qui pût m'approcher d'eux. Aujourd'hui Trébizonde entre nos mains remise, Les Scythes repoussés, la Tauride conquise, Sont les droits qui vers vous m'ont enfin rappelé. Le prix de mes travaux était d'être exilé ! Le suis-je encor par vous? N'osez-vous reconnaître Dans le sang dont je suis le sang qui vous fît naître?
irène. [lieux,
Prince, que dites-vous? dans quel temps, dans quels Par ce retour fatal étonnez-vous mes yeux? Vous connaissez trop bien quel joug m'a captivée, La barrière éternelle entre nous élevée, Nos devoirs, nos serments, et surtout cette loi Qui ne vous permet plus de vous montrer à moi. Pour calmer de César l'injuste défiance, 11 vous aurait suffi d'éviter ma présence. Vous n'avez pas prévu ce que vous hasardez. Vous me faites frémir : seigneur, vous vous perdez.
Si je craignais pour vous, je serais plus coupable; Ma présence à César serait plus redoutable, [vois? Quoi donc! suis-je à Byzance? est-ce vous que je Est-ce un sultan jaloux qui vous tient sous ses lois? Ètes-vous dans la Grèce une esclave d'Asie, Qu'un despote, un barbare achète en Circassie, Qu'on rejette en prison sous des monstres cruels, A jamais invisible au reste des mortels? César a-t-il changé, dans sa sombre rudesse, L'esprit de l'Occident et les mœurs de la Grèce?
IRÈNE
Du jour où Nicéphore ici reçut ma foi,
Vous le savez assez, tout est changé pour moi.
ALEXIS
Hors mon cœur; le destin le forma pour Irène: Il brave des Césars la puissance et la haine. Il ne craindrait que vous ! Quoi ! vos derniers sujets Vers leur impératrice auront un libre accès ! Tout mortel jouira du bonheur de sa vue! Nicéphore à moi seul l'aurait-il défendue? Et suis-je un criminel à ses regards jaloux, Dès qu'on l'a fait César et qu'il est votre époux? Enorgueilli surtout de cet hymen auguste, L'excès de son bonheur le rend-il plus injuste7
IRENE
Il est mon souverain.
ALEXIS
Non : il n'était pas né Pour me ravir le bien qui m'était destiné : Il n'en était pas digne; et le sang des Comnènes Ne vous fut point transmis pour servir dans ses chai- Qu'il gouverne, s'il peut, de ses sévères mains [nés. Cet empire autrefois l'empire des Romains, [de, Qu'aux campagnes de Thrace, aux mers de Trébizon - Transporta Constantin pour le malheur du monde. Et que j'ai défendu moins pour lui que pour vous. Qu'il règne, s'il le faut; je n'en suis point jaloux : Je le suis de vous seule, et jamais mon courage Ne lui pardonnera votre indigne esclavage, [rants ; Vous cachez des malheurs dont vos pleurs sont ga- Et les usurpateurs sont toujours des tyrans. Mais si le ciel est juste, il se souvient peut-être Qu'il devait à l'empire un moins barbare maître.
IRÈNE
Trop vains regrets! je suis esclave de ma foi. Seigneur, je l'ai donnée, elle n'est plus à moi.
ALEXIS
Ah! vous me la deviez.
IRÈNE
Et c'est à vous de croire Qu'il ne m'est pas permis d'en garder la mémoire. Je fais des vœux pour vous, et vous m'épouvantez.