IRÈNE, ACTE IV, SCÈNE I
Les forfaits et la mort ont marché sur nos pas; Le sang crie; il s'élève, il demande justice. Meurtrier de César, suis-je votre complice?
ALEXIS
Ce sang sauvait le vôtre, et vous m'en punissez! Qui? moi! je suis coupable à vos yeux offensés! Un despote jaloux, un maître impitoyable, (iràce au seul nom d'époux, est pour vous respecta Ses jours vous sont sacrés ! et votre défenseur [ble! N'était donc qu'un rebelle et n'est qu'un ravisseur! Contre votre tyran quand j'osais vous défendre, A votre ingratitude aurais-je dû m'attendre?
IRÈNE
Je n'étais point ingrate : un jour vous apprendrez Les malheureux combats de mes sens déchirés; Vous plaindrez une femme en qui, dès son enfan Son cœur et ses parents formèrent l'espérance [ce, De couler de ses ans l'inaltérable cours Sons les lois, sous les yeux du héros de nos jours ; Vous saurez qu'il en coûte alors qu'on sacrifie A des devoirs sacrés le bonheur de sa vie.
ALEXIS
Quoi! vous pleurez, Irène! et vous m'abandonnez!
IRÈNE
A nous fuir pour jamais nous sommes condamnés.
ALEXIS
Eh! qui donc nous condamne? une loi fanatique! Un respect insensé pour un usage antique, Embrassé par un peuple amoureux des erreurs, Méprisé des Césars, et surtout des vainqueurs !
IRÈNE
Nicéphore au tombeau me retient asservie, Et sa mort nous sépare encor plus que sa vie.
ALEXIS
Chère et fatale Irène, arbitre de mon sort, Vous vengez Nicéphore et me donnez la mort.
Vivez, régnez sans moi, rendez heureux l'empire : Le destin vous seconde ; il veut qu'une autre expire.
ALEXIS
Et vous daignez parler avec tant de bonté ! Et vous vous obstinez à tant de cruauté! Que m'offrirait de pis la haine et la colère? Serez-vous à vous-même à tout moment contraire? Un père, je le vois, vous contraint à me fuir. A quel autre auriez-vous promis de vous trahir?
IRÈNE
A moi-même, Alexis.
ALEXIS
Non, je ne le puis croire, Vous n'avez point cherché cette affreuse victoire; Vous ne renoncez point au sang dont vous sortez, A vos sujets soumis, à vos prospérités, Pour aller enfermer cette tête adorée . Dans le réduit obscur d'une prison sacrée. Votre père vous trompe : une imprudente erreur, Après l'avoir séduit, a séduit votre cœur. C'est un nouveau tyran dont la main vous opprime. Il s'immola lui-même et vous fit sa victime.
N'a-L-il fui les humains que pour les tourmenter? Sort-il de son tombeau pour nous persécuter? Plus cruel envers vous que Nicéphore même, Veut-il assassiner une fille qu'il aime? Je cours à lui, madame, et je ne prétends pas Qu'il donne contre moi des lois dans mes États. S'il méprise la cour, et si son cœur l'abhorre, Je ne souffrirai pas qu'il la gouverne encore, Et que de son esprit l'imprudente rigueur Persécute son sang, son maître, et son vengeur.