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L'ENFANT PRODIGUE, ACTE 111, SCENE I

11 me soutient sous le poids qui m'assomme, Il suit gaiement mon sort infortuné; Et mes amis m'ont tous abandonné.

JASMIN

Toi,, des amis! hélas! mon pauvre maître, Apprends-moi donc, de grâce, à les connaître : Comment sont faits les gens qu'on nomme amis?

EUPHÉMON FILS.

Tu les as vus chez moi toujours admis, M'importunant souvent de leurs visites, A mes soupers délicats parasites, Vantant mes goûts d'un esprit complaisant, Et sur le tout empruntant mon argent, De leur bon cœur m'étourdissant la tète, Et me louant moi présent.

JASMIN

Pauvre bête !

Pauvre innocent ! tu ne les voyais pas Te chansonner au sortir d'un repas, Siffler, berner ta bénigne imprudence!

EUPHÉMON FILS.

Ah! je le crois; car dans ma décadence, Lorsqu'à Bordeaux je me vis arrêté, Aucun de ceux à qui j'ai tout prêté Ne me vint voir, nul ne m'offrit sa bourse; Puis au sortir, malade et sans ressource, Lorsqu'à l'un d'eux, que j'avais tant aimé, J'allai m'offrir mourant, inanimé, Sous ces haillons, dépouilles délabrées, De l'indigence exécrables livrées; Quand je lui vins demander un secours D'où dépendaient mes misérables jours, Il détourna son œil confus et traître, Puis il feignit de ne me pas connaître, Et me chassa comme un pauvre importun.

Aucun n'osa te consoler?

EUPHÉMON FILS.

Aucun.

JASMIN

Ah! les amis! les amis! quels infâmes!

EUPHÉMON FILS.

Les hommes sont tous de fer.

JASMIN

Et les femmes?

EUPHÉMON FILS.

J'en attendais, hélas ! plus de douceur ; J'en ai cent fois essuyé plus d'horreur. Celle surtout qui, m'aimant sans mystère, Semblait placer son orgueil à me plaire, Dans son logis, meublé de mes présents, De mes bienfaits achetait des amants, Et de mon vin régalait leur cohue, Lorsque de faim j'expirais dans sa rue. Enfin, Jasmin, sans ce pauvre vieillard Qui dans Bordeaux me trouva par hasard, Qui m'avait vu, dit-il, dans mon enfance, Une mort prompte eût fini ma souffrance. Mais en quel lieu sommes-nous, cher Jasmin ?

JASMIN

Près de Cognac, si je sais mon chemin;

Et l'on m'a dit que mon vieux premier maître,

Monsieur Rondon, loge en ces lieux peut-être.

Rondon, le père de... Quel nom dis-tu?

JASMIN

Le nom d'un homme assez brusque et bourru.

Je fus jadis page dans sa cuisine ;

Mais, dominé d'une humeur libertine,

Je voyageai : je fus depuis coureur,

Laquais, commis, fantassin, déserteur;

Puis dans Bordeaux je te pris pour mon maître.

De moi Rondon se souviendra peut-être;

Et nous pourrions, dans notre adversité...

EUPHÉMON FILS.

Et depuis quand, dis-moi, l'as-tu quitté?

JASMIN

Depuis quinze ans. C'était un caractère

Moitié plaisant, moitié triste et colère;

Au fond, bon diable : il avait un enfant,

Un vrai bijou, fille unique vraiment,

QEil bleu, nez court, teint frais, bouche vermeille,

Et des raisons! c'était une merveille.

Cela pouvait bien avoir de mon temps,

A bien compter, entre six à sept ans;

Et cette fleur, avec l'âge embellie,

Est en état, ma foi, d'être cueillie.

Ah! malheureux!

JASMIN

Mais j'ai beau te parler, Ce que je dis ne te peut consoler :

Je vois toujours à travers ta visière Tomber des pleurs qui bordent ta paupière.

EUPHÉMON FILS.

Quel coup du sort, ou quel ordre des cieux A pu guider ma misère en ces lieux?

Hélas!

JASMIN

Ton œil contemple ces demeures; Tu restes là tout pensif, et tu pleures.

EUPHÉMON FILS.

J'en ai sujet.

JASMIN

Mais connais-tu Rondon?

Serais-tu pas parent de la maison?

EUPHÉMON FILS.

Ah! laisse-moi.

JASMIN, en l'embrassant.

Par charité, mon maître, Mon cher ami, dis-moi qui tu peux être.

EUPHÉMON FILS, en pleurant.

Je suis... je suis un malheureux mortel, Je suis un fou, je suis un criminel, Qu'on doit haïr, que le ciel doit poursuivre iït qui devrait être mort.

Songe à vivre ;

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