SCÈNE III
EUPHÉMON père, JASMIN.
EUPHÉMON.
Je l'avouerai, cet aspect imprévu D'un malheureux avec peine entrevu Porte à mon cœur je ne sais quelle atteinte Qui me remplit d'amertume et de crainte. Il a l'air noble, et même certains traits Qui m'ont touché : las! je ne vois jamais De malheureux à peu près de cet âge, Que de mon fils la douloureuse image Ne vienne alors, par un retour cruel, Persécuter ce cœur trop paternel.
Mon fils est mort ou vit dans la misère, Dans la débauche, et fait honte à son père. De tous côtés je suis bien malheureux!
J'ai deux enfants, ils m'accablent tous deux : L'un, par sa perte et par sa vie infâme, Fait mon supplice et déchire mon âme ; L'autre en abuse : il sent trop que sur lui De mes vieux ans j'ai fondé tout l'appui. Pour moi la vie est un poids qui m'accable.
( Apercevant Jasmin qui le salue.) Que me veux-tu, l'ami?
JASMIN
Seigneur aimable, Reconnaissez, digne et noble Euphémon, Certain Jasmin élevé chez Rondon.
EUPHÉMON.
Ah! ah! c'est toi? Le temps change un visage, Et mon front chauve en sent le long outrage. Quand tu partis, tu me Vis encor frais; Mais l'âge avance, et le terme est bien près. Tu reviens donc enfin dans ta patrie?
JASMIN
Oui, je suis las de tourmenter ma vie, De \ivre errant et damné comme un juif : Le bonheur semble un être fugitif; Le diable enfin, qui toujours me promène, Me fit partir; le diable me ramène.
EUPHÉMON.
Je t'aiderai : sois sage, si tu peux.
Mais quel était cet autre malheureux Qui te parlait dans cette promenade, Qui s'est enfui?