L'ENFANT PRODIGUE, ACTE IV, SCÈNE TIT
Mais ce qui vient redoubler mon tourment; C'est qu'en effet Fierenfat et mon père En sont plus vifs à presser ma misère : Ils ont gagné le bonhomme Euphémon.
MARTHE
En vérité, ce vieillard est trop bon, Ce Fierenfat est par trop tyrannique :
Il le gouverne.
LISE
ïl aime un fils unique ; Je lui pardonne : accablé du premier, Au moins sur l'autre il cherche à s'appuyer.
MARTHE
Mais, après tout, malgré ce qu'on publie. Il n'est pas sur que l'autre soit sans vie.
LISE
Hélas! il faut (quel funeste tourment!) Le pleurer mort, ou le haïr vivant.
MARTHE
De son danger cependant la nouvelle Dans votre cœur mettait quelque étincelle.
LISE
Ah! sans l'aimer, on peut plaindre son sort.
MARTHE
Mais n'être plus aimé, c'est être mort. Vous allez donc être enfin à son frère ?
LISE
Ma chère enfant, ce mot me désespère.
Pour Fierenfat tu connais ma froideur; L'aversion s'est changée en horreur :
C'est un breuvage affreux, plein d'amertume, Que, dans l'excès du mal qui me consume, Je me résous de prendre malgré moi, Et que ma main rejette avec effroi.
JASMIN, tirant Marthe par la robe.
Puis-je en secret, ô gentille merveille, Vous dire ici quatre mots à l'oreille ?
MARTHE, à Jasmin.
Très-volontiers.
LISE, à part.
0 sort! pourquoi faut-il Que de mes jours tu respectes le fil, Lorsqu'un ingrat, un amant si coupable, Rendit ma vie, hélas ! si misérable ?
MARTHE, venant à Lise.
C'est un des gens de votre président ; Il est à lui, dit-il, nouvellement; Il voudrait bien vous parler.
LISE
Qu'il attende.
MARTHE, ù Jasynin.
Mon cher ami, madame vous commande D'attendre un peu.
LISE
Quoi! toujours m'excéder!
Et même absent en tous lieux m'obséder ! De mon hymen que je suis déjà lasse!
JASMIN, à Marthe.
Ma belle enfant, obtiens-nous cette grâce.
MARTHE, revenant.
Absolument il prétend vous parler.
LISE
Ah! je vois bien qu'il faut nous en aller.
Ce quelqu'un-là veut vous voir tout à l'heure; Il faut, dit-il, qu'il vous parle ou qu'il meure.
LISE
Rentrons donc vite, et courons me cacher.