L'ENFANT PRODIGUE, ACTE Y, SCÈNE VI
D'amours obscurs follement entêté ; Et j'avouerai que ce portrait redouble L'étonnement et l'horreur qui me trouble.
LISE
Hélas! monsieur, quand vous aurez appris
Tout ce qu'il est, vous serez plus surpris.
De grâce, un mot : votre âme est noble et belle,
La cruauté n'est pas faite pour elle.
N'est-il pas vrai qu'Euphémon votre fils
Fut longtemps cher à vos yeux attendris?
EUPHÉMON PÈRE.
Oui, je l'avoue, et ses lâches offenses
Ont d'autant mieux mérité mes vengeances :
J'ai plaint sa mort, j'avais plaint ses malheurs;
Mais la nature, au milieu de mes pleurs,
Aurait laissé ma raison saine et pure
De ses excès punir sur lui l'injure.
LISE
Vous! vous pourriez à jamais le punir, Sentir toujours le malheur de haïr, Et repousser encore avec outrage Ce fils changé, devenu votre image, Qui de ses pleurs arroserait vos pieds! Le pourriez-vous?
EUPHÉMON PÈRE.
Hélas! vous oubliez Qu'il ne faut point, par de nouveaux supplices, De ma blessure ouvrir les cicatrices.
Mon fils est mort, ou mon fils, loin d'ici, Est dans le crime à jamais endurci; De la vertu s'il eût repris la trace, Viendrait-il pas me demander sa grâce?
LISE
La demander! sans doute, il y viendra; Vous l'entendrez ; il vous attendrira.
EUPHÉMON PÈRE.
Que dites-vous?
LISE
Oui, si la mort trop prompte N'a pas fini sa douleur et sa honte, Peut-être ici vous le verrez mourir, A vos genoux, d'excès de repentir.
EUPHÉMON PÈRE.
Vous sentez trop quel est mon trouble extrême. Mon fils vivrait?
LISE
S'il respire, il vous aime.
EUPHÉMON PÈRE.
Ah! s'il m'aimait ! Mais quelle vaine erreur! Comment? de qui l'apprendre?
LISE
De son cœur.
EUPHÉMON PÈRE.
Mais sauriez-vous... ?
LISE
Sur tout ce qui le touche La vérité vous parle par ma bouche.
EUPHÉMON PÈRE.
Non, non, c'est trop me tenir eu suspens;
Ayez pitié du déclin de mes ans :
J'espère encore, et je suis plein d'alarmes. J'aimai mon fils; jugez-en par mes larmes. Ah ! s'il vivait, s'il était vertueux!
Expliquez-vous : parlez-moi.
LISE
Je le veux :
Il en est temps, il faut vous satisfaire.
(Elle fait quelques pas, et s'adresse à Euphémon fils qui
est dans la coulisse.) Venez enfin.