I/ENVIEUX, ACTE I, SCÈNE VIII
ZOÏUN.
Oui, madame; et j'ai cru....
HORTENSE
Là brigue était bien forte : [ Enfin c'est Ariston, votre ami, qui l'emporte.
NICODON, bas à Zoïlin.
Vous pâlissez, mon oncle !
ZOÏLIN, à Ariston, avec contrainte.
Ah ! recevez, monsieur, (Bas, à part.) (Haut.) [cœur.
Mes compliments.... J'enrage. Et c'est du fond du
AP.ISTON.
Je veux bien l'avouer ; la part si peu commune Que chacun daigne prendre à ma bonne fortune Est un très-grand honneur, un bien plus cher pour
[moi, Un plaisir plus touchant que cet illustre emploi ; Et ce qui plus encor flatte en secret mon âme, C'est qu'un tel choix n'est dû qu'aux bontés de malais elle sait aussi que la seule amitié [dame. Peut remplir tout mon cœur, à ses bienfaits lié. Touché, reconnaissant de lui devoir ma place, J'ose lui demander encore une autre grâce.
ZOÏLIN, avec élonitement.
Oh ! oh I
ARISTON
C'est de souffrir qu'on puisse y renoncer En faveur d'un ami qu'on voudrait y placer.
ZOÏLIN, d'un air satisfait.
Bon, cela.
ARISTON
C'est pourquoi je parlais à madame. Un tel bienfait, sans doute, est digne de son àmc, Car enfin cet emploi, l'objet de tant de vœux, Si je le peux céder, rend deux hommes heureux.
ZOÏLIN.
Deux heureux à la fois ! votre àme est généreuse : Cette noble action sera très-glorieuse.
J'ai bien pensé d'abord que ce poste, entre nous, Quelque beau qu'il puisse être, est au-dessous de HORTENSE, à Ariston. [vous.
Non, gardez cette place : elle en sera plus belle. Et pourquoi la quitter ? c'est le prix du vrai zèle, C'est le prix des talents; et les cœurs vertueux (Car il en est encor) joignaient pour vousleurs vœux. Ce choix les satisfait, il remplit leur idée. Songez qu'au vrai mérite une place accordée Est un bienfait du roi pour tous les gens de bien. Je vous ai toujours vu penser en citoyen, Et vous savez assez qu'à son devoir docile, II faut rester au poste où l'on peut être utile.
ARISTON
J'en demeure d'accord; mais ce n'est pas à moi De penser que moi seul puisse être utile au roi. Je sais qu'un honnête homme est né pour la patrie ; Mais, sans vouloir m'armer de fausse modestie, Je connais bien des gens dont l'esprit, dont l'humeur De ce fardeau brillant soutiendraient mieux l'hon- Enfin, je l'avouerai, ces places désirée- [neur.
Ne seraient à mes yeux que des chaînes dorées. Mon esprit est trop libre, il craint trop ces liens : On ne vit plus alors pour soi ni pour les siens. L'homme (on le voit souvent) se perd dans l'homme
[en place.
Je vis auprès de vous : tout le reste est disgrâce. La tranquille amitié, voilà ma passion : Je suis heureux sans faste et sans ambition. Sans que le sort m'élève et sans qu'il me renverse, Je suis né pour jouir d'un sage et doux commerce. Pour vous, pour mes amis, pour la société. Dès longtemps rien ne manque à ma félicité : Votre noble amitié, sur qui mon sort se fonde, Me tient lieu de fortune et des honneurs du monde. Que me vaudrait de plus un illustre fardeau ? Qu'obtiendrai-je de mieux de l'emploi le plus beau ? Dans les soins qu'il entraine et les pas qu'il nous
[coûte, Que pourrait-on chercher? c'est le bonheur sans Mais ce bonheur enfin, je l'ai sans tout cela, [doute; Qui sait toucher au but ira-t-il par delà?
ZOÏLIN.
Vous parlez bien. Cédez à votre noble envie : Il ne faut pas, monsieur, se gêner dans la vie. Dans vos justes dégoûts sagement affermi, Faites de cet emploi le bonheur d'un ami. Vous saurez le choisir prudent, discret, capable
ARISTON
Oui.
ZOÏLIN.
Plein d'esprit.
ARISTON
Assez.
ZOÏLIN.
Qui soit d'âge sortable.
ARISTON
D'un âge mûr.
ZOÏLIN.
Qui sache écrire noblement.
Oui, très-bien.
ZOÏLIN, bas à part.
Ma fortune est faite en ce moment.
(A Ariston.)
Ainsi donc votre choix, monsieur, est...
ARISTON
Pour Clitandre.
ZOÏLIN, stupéfait; les derniers mots à part. Clitandre!... ouf! ouf!
HORTENSE, à Ariston, après un silence.
Eh bien, puisqu'il faut condescendre A ce que vous voulez, je me console : au moins L'amitié désormais obtiendra tous vos soins.
ZOÏLIN, à part.
Oh ! que de cet ami je voudrais la défaire !
HORTENSE
Votre présence ici m'était bien nécessaire. Je trouve en vous toujours des consolations, Des conseils, du soutien flans les afflictions.