III, SCENE V
M'a montré mon bonheur et soudain me l'arrache; Et, pour combler les maux que mon cœur a soufferts, Je puis vous posséder, je vous aime, et vous perds.
TULLIE
Vous, Titus?
TITUS
Ce moment a condamné ma vie Au comble des horreurs ou de l'ignominie, A trahir Rome ou vous; et je n'ai désormais Que le choix des malheurs ou celui des forfaits.
TULLIE
Que dis-tu? quand ma main te donne un diadème, Quand tu peux m'ob tenir, quand tu vois que je
[t'aime!
Je ne m'en cache plus; un trop juste pouvoir, Autorisant mes vœux, m'en a fait un devoir. Hélas ! j'ai cru ce jour le plus beau de ma vie; Et le premier moment où mon àme ravie Peut de ses sentiments s'expliquer sans rougir, Ingrat, est le moment qu'il m'en faut repentir! Que m'oses-tu parler de malheur et de crime ? Ah ! servir des ingrats contre un roi légitime, M'opprimer, me chérir, détester mes bienfaits : Ce sont là mes malheurs, et voilà tes forfaits. Ouvre les yeux, Titus; et mets dans la balance Les refus du sénat et la toute-puissance. Choisis de recevoir ou de donner la loi, [moi. D'un vil peuple ou d'un trône, et de Rome ou de Inspirez-lui, grands dieux, le parti qu'il doitpren- TITUS, en lui rendant la lettre. [dre.
Mon choix est fait.
TULLIE
Eh bien ! crains-tu de me l'apprendre ? Parle, ose mériter ta grâce ou mon courroux. Quel sera mon destin?...
TITUS
D'être digne de vous.
Digne encor de moi-même, à Rome encor fidèle ; Brûlant d'amour pour vous, de combattre pour D'adorer vos vertus, mais de les imiter; [elle; De vous perdre, madame, et de vous mériter.
TULLIE
Ainsi donc pour jamais...
TITUS
Ah ! pardonnez, princesse :
Oubliez ma fureur, épargnez ma faiblesse: Ayez pitié d'un cœur de soi-même ennemi, Moins malheureux cent fois quand vous l'avez haï. Pardonnez, je ne puis vous quitter ni vous suivre: Mi pour vous, ni sans vous, Titus ne saurait vivre; Et je mourrai plutôt qu'un autre ait votre foi.
TULLIE
Je te pardonne tout, elle est encore à toi.
TITUS
Eh bien ! si vous m'aimez, ayez l'âme romaine, Aimez ma république, et soyez plus que reine; Apportez-moi pour dot, au lieu du rang des rois, L'amour de mon pays et l'amour de mes lois.
BRUTUS, ACTE
Acceptez aujourd'hui Rome pour votre mère, Sou vengeur pour époux, Brutus pour votre père ; Que les Romains, vaincus en générosité, A la fille des rois doivent leur liberté.
TULLIE
Qui? moi, j'irais trahir...?
TITUS
Mon désespoir m'égare. Non, toute trahison est indigne et barbare. Je sais ce qu'est un père, et ses droits absolus; Je sais... que je vous aime... et ne me connais plus.
TULUE.
Écoute au moins ce sang qui m'a donné la vie.
TITCS.
Eh ! dois-je écouter moins mon sang et ma patrie?
MULIE.
Ta patrie! ah! barbare ! en est-il donc sans moi?
TITUS
Nous sommes ennemis... La nature, la loi Nous impose à tous deux un devoir si farouche.
TULLIE
Nous ennemis ! ce nom peut sortir de ta bouche !
TITUS
Tout mon cœur la dément.
TULLIE
Ose donc me servi r; Tu m'aimes, venge-moi.