AD1NE
Ah! Blanford est honnête homme, sans doute; Mais que de maux tant de vertu me coûte ! Fallait-il donc avec lui revenir?
DARMIN.
Ton défunt père à lui devait t'unir ;
Et cet hymen, dans ta plus tendre enfance,
Fit autrefois sa plus douce espérance.
ADINE
Qu'il se trompait!
DARMIN.
Blanford à tes beaux yeux Rendra justice en te connaissant mieux.
Peut-il longtemps se coiffer d'une prude Qui de tromper fait son unique étude?
ADINE
On la dit belle, il l'aimera toujours; Il est constant.
d ARMIN.
Bon ! qui Test en amours ?
ADINE
Je crains Dorfise.
DARMIN.
Elle est trop intrigante; Sa pruderie est, dit-on, trop galante; Son cœur est faux, ses propos médisants. Ne crains rien d'elle : on ne trompe qu'un temps.
ADINE
Ce temps est long, ce temps me désespère. Dorfise trompe! et Dorfise a su plaire!
DARMIN.
Mais, après tout, Blanford t'est-il si cher?
Oui; dès ce jour où deux vaisseaux d'Alger Si vivement sur les flots l'attaquèrent, Ah ! que pour lui tous mes sens se troublèrent ! Dans mes frayeurs, un sentiment bien doux M'intéressait pour lui comme pour vous; Et, courageuse en devenant si tendre, Je souhaitais être homme et le défendre. Songez-vous bien que lui seul me sauva, Quand sur les eaux notre vaisseau brûla? Ciel! que j'aimai ses vertus, son courage, Qui dans mon cœur ont gravé son image !
DARMIN.
Oui, je conçois qu'un cœur reconnaissant Pour la vertu peut avoir du penchant.
Trente ans à peine, une taille légère, Beaux yeux, air noble, oui, sa vertu peut plaire: Mais son humeur et son austérité Ont-ils pu plaire à ta simplicité?
ADINE
Mon caractère est sérieux, et j'aime Peut-être en lui jusqu'à mes défauts même.
DARMIN.
Il hait le monde.
ADINE
Il a, dit-on, raison.
DARMIN.
Il est souvent trop confiant, trop bon: Et son humeur gâte encor sa franchise.
ADINE
De ses défauts le plus grand, c'est Dorfise.
Il est trop vrai. Pourquoi donc refuser D'ouvrir ses yeux, de les désabuser Et de briller dans ton vrai caractère?
ADINE
Peut-on briller lorsqu'on ne saurait plaire? Hélas! du jour que par un sort heureux Dessus son bord il nous reçut tous deux, J'ai bien tremblé qu'il n'aperçût ma feinte : En arrivant je sens la même crainte.
DARMIN.
Je prétendais te découvrir à lui.
ADINE
Gardez-vous-en, ménagez mon ennui ; Sacrifiée à Dorfise adorée, Dans mon malheur je veux être ignorée : Je ne veux pas qu'il connaisse en ce jour Quelle victime il immole à l'amour.
DARMIN.
Que veux-tu donc?
ADINE
Je veux, dès ce soir même.* Dans un couvent fuir un ingrat que j'aime.
DARMIN.
Lorsque si vite on se met au couvent, Tout à loisir, ma nièce, on s'en repent. Avec le temps tout se fera, te dis-je; Un soin plus triste à présent nous afflige; Car dans l'instant où ce Duguay nouveau Si noblement fit sauter son vaisseau, Je vis sauter ses biens et ma fortune; A tous les deux la misère est commune. Et cependant à Marseille arrivés, Remplis d'espoir, d'argent comptant privés, Il faut chercher un secours nécessaire.
L'amour n'est pas toujours la seule affaire.
ADINE
Quoi! lorsqu'on aime, on pourrait faire mieux? Je n'en crois rien.
DARMIN.
Le temps ouvre les yeux, L'amour, ma nièce , est aveugle à ton âge, Non pas au mien. L'amour sans héritage, Triste et confus, n'a pas l'art de charmer* Il n'appartient qu'aux gens heureux d'aimer.
ADINE
Vous pensez donc que, dans votre détresse, Pour vous, mon oncle, il n'est plus de maîtresse, Et que d'abord votre veuve Burlet En vous voyant vous quittera tout net?
DARMIN.
Mon triste état lui servirait d'excuse.
Souvent, hélas! c'est ainsi qu'on en use.
Mais d'autres soins je suis embarras?!' : L'argent me manque, et c'est le plus pressé,